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22 août 2008 5 22 /08 /août /2008 14:05

Murmures d´un vieillard
de Gregor von Rezzori ( Ed. du Rocher, 2008, 397 pages, 23 € ) n´est pas vraiment une autobio-graphie; - et encore moins des mémoires, mais une réflexion sur un Moi éclaté et les méfaits du pouvoir, capables de transformer n´importe quel individu ou presque en spectateur impuissant de sa prope vie.
L´ironie et la verve satirique sont présentes à chacune des pages. Elles lui sont essentielles : ce sont en effet elles qui ont largement permis à Gregor von Rezzori de survivre dans cette Mitteleuropa à jamais disparue où il est né.

C´est loin d´Allemagne qu´il est né, peu avant la chute définitive de l´Empire austo-hongrois, dans une improbable Bucovine, que les soubresauts de Histoire ont fait appartenir en moins de trente ans, selon les traités, à l´Ukraine, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie et la Roumanie. Gregor von Rezzori maîtrise pas moins de huit langues, mais c´est en allemand qu´il s´exprime par écrit;  comme cet autre écrivain né comme lui à Czernowitz, également de langue allemande, mais devenu francais après naturalisation et qui a pour nom Paul Celan, poète "après Auschwitz". Gregor von Rezzori, lui, est mort autrichien en Toscane, son dernier port d´attache trouvé tardivement, se souvenant en partie que  plusieurs de ses ancêtres étaient des nobles italiens.

Au terme d´une vie bien remplie, il entreprend de faire un bilan sans complaisances. La maladie l´oblige à nouveau à occuper le lit d´un chambre d´hôpital et à se fier à la dextérité des chirurgiens. Il passe ses heures de repos forcé à lire journaux, magazines et revues. Il n´oublie pas non plus les grandes oeuvres littéraires du passé qui l´ont formé et qui appartiennent au patrimoine mondial. Cette oisiveté le conduit à réévaluer son propre parcours. Il repense alors pendant sa convalescence, dans sa maison de Toscane, encore et encore à la fascination que les hommes de n´importe quel pouvoir peuvent exercer sur les masses, et comment chacun peut à tout moment se transformer en spectateur médusé qui applaudit. C´est ainsi qu´il revient sans concessions sur son aveuglement qui a été le sien le 12 mars 1938, quand les troupes allemandes, entrées en Autriche, ont été saluées par une foule en délire. Il ne peut l´oublier. C´est cet aveuglement qui lui revient encore en mémoire quand il se trouve faire un reportage dans la Roumanie de l´après Ceausescu ; quand il suit en direct - in live - , les images que diffusent dans le monde entier les journalistes payés par CNN dans un Irak que les soldats américains occupent pour renverser manu militari un Sadam Hussein ivre de pouvoir ; mais aussi quand il lit, touriste malgé lui, les incantations d´un gourou nommé Sri Aurobindo et de sa femme devenue MERE, venus à Pondichéry fonder un ishram; - et venus autant pour gérer avec profit cet ashram que pour compatir à la souffrance des pélerins accourant du monde entier avec leurs devises. Mais encore et encore ... , quand il rend compte du Carnaval de Cologne.

C´est en tant qu´ancien journaliste qu´une chaîne de la Télévision allemade lui a confié un reportage télévisé  en février 1990. On ne lui demande rien d´autre que de suivre les événements. Il dispose de quatre jours et quatre nuits pour boucler un reportage qui doit durer en tout et pour tout treize minutes. Il a carte blanche. C´est ainsi qu´il suivra dans tous leurs déplacements et leurs apparitions ceux qui endossent le rôle et les habits du "Prince, de la Vierge et du Paysan". Ils ont sur eux des habits de gloire et portent des ornements semblables à ceux qui donnent encore du pouvoir quand on les porte aujourd´hui : l´hermine, la couronne ou la tiare. Le règne de l´illusion est total. Chacun joue pleinement et sans défaillir le rôle pour lequel il est payé. La sélection a été rude parmi les nombreux prétendants. Il ne s´agit donc pas de décevoir. Ils exercent à eux trois le jeu du pouvoir. Est-ce pour le dénoncer ? Pas vraiment. C´est bien plutôt pour "remett[re] le monde d´aplomb sur ses deux pieds : l´être et le paraître." Gregor von Rezzori comprend alors ce que sont tous ces ornements d´un autre âge : signifier "un ordre qui accorde de la place au ludisme." Orde ludique auquel on ajoute aujourd´hui un majorette pimpante faisant office de héraut, annoncant ainsi l´ordonnancement auquel chacun est convié quand Le Prince, la Vierge et le Paysan entrent en scène : se réjouir, boire et oublier ses peines au son des flonflons et à la mousse des bières servies, avant de retrouver, une fois les lampions éteints, son train train quotidien de vie.

Dans ce compte rendu ironique et sans complaisances sur les abus du pouvoir et ses dérisions, Gregor von Rezzori sait qu´il peut agacer. Devenu vieux monsieur, il sait cependant avec certitude qu´il y a en lui une entité et une réalité qui ne lui mentent pas : son ironíe qui le tient éveillé, et son corps qui le fait souffrir de partout. Mais quand la majorette de 23 ans, épuisée, s´assoupit sur son épaule alors qu´elle et lui regagnent leur hôtel en pleine nuit et en voiture de location, il retrouve les émotions du passé qui expliquent en grande partie l´immaturité politique qui a été la sienne. Loin de vouer aux gémonies le corps qui le tourmente désormais, il accepte ce qu´il lui a permis d´éprouver quand il était en âge de le laisser s´exprimer, même si parfois, il était difficile de le contrôler, lui laissant même quelques souvenirs honteux.

Il ne regrette rien. Il est sans amertume. Il est aussi sans illusions sur la résistance possible que chacun peut éventuellement déployer pour échapper aux fastes du pouvoir et refuser les slogans de propagande quels qu´ils soient : politiques, commerciaux ou médiatiques. Reste le pouvoir des mots que la littérature permet. Ecrire a été toute sa vie. Il sait le pouvoir qu´elle peut donner : "faire venir le monde à l´existence par le chant." Il ne veut pas être dupe. Mais, mais ... : il met en tête de chacun de ses quarante six chapitres une citation, toujours extraite des Mille et Une Nuits. La quarante sixième et dernière cite l´humble demande que Schéhérazade formule à son maître et roi après avoir fini la mille et unième histoires : lui laisser la vie sauve. Gregor von Rezzori ajoute alors une fable de son cru que je vous laisse découvrir. Elle ne dépare en rien celles de son modèle Schéhérazade. C´est dire tout son talent de conteur.

Face au pouvoir, aux boniments des politiques et autres charlatans de tous bords, il sait qu´il s´est laissé éblouir par manque de discernement et immaturité politique. Il ne cherche pas à se disculper. Mais il nous fait aussi comprendre que tout un chacun aurait pu comme lui se laisser berner quand des idéologues en rajoutent pour profiter des retombées et s´en foutrent plein les poches.

Son compte rendu modeste appelé Murmures d´un vieillard n´est pas seulement un regard aiguisé sur les différentes formes du pouvoir d´hier et d´aujourd´hui. Il est aussi une réflexion sur les défaillances du corps et les méfaits de la vieillesse qu´aucun médecin, aussi compétent soit-il, ne pourra jamais que retarder. C´est enfin un merveilleux plaidoyer pour la littérature. Et après la fable de son cru, il ajoutera, pour conclure définitivement, après ce qui ressemble fort à une fausse sortie, une dernière citation du grand André Breton : " J´aimerais que ma vie ne laissât après elle d´autre murmure que celui d´une chanson de guetteur : une chanson pour tromper l´attention. Indépendamment de ce qui arrive, n´arrive pas, c´est l´attente qui est magnifique." 

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Critique littéraire
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