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12 février 2008 2 12 /02 /février /2008 10:19

IbrahimSchmitt.jpg
Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran
Eric-Emmanuel Schmitt (Magnard, Coll. Collège/LP, 2004, 103 pages)
 a d´abord été une pièce de théâtre. Puis une nouvelle. Enfin un film de Francois Dupeyron qui a eu un beau succès, avec Omar Sharif dans le rôle d´Ibrahim et Pierre Boulanger dans le rôle de l´adolescent. C´est aussi une édition scolaire destinée aux collégiens. Accompagnée d´une présentation, de notes, de questions et d´un après texte établis par Josianne Grinfas-Bouchibti, professeur de Lettres, c´est un vrai petit bijou pédagogique. Comme l´était, à un niveau plus élevé, Feuillets d´Hypnos de René Char, suivi d´un dossier remaquable de Marie-Francoise Delecroix dans la collection Folioplus classiques; ou encore, dans la prestigieuse collection Poésie/Gallimard de la nrf, Choix de poèmes de Paul Celan, présenté et admirablement traduit par Jean-Pierre Lefebvre.

La nouvelle est une quête d´identité rétrospective. Le narrateur a quarante ans et  rappelle pour nous lecteur les moments où, enfant de onze à treize ans, il sort de l´enfance pour entrer dans la vie d´un adolescent déluré.

Enfant mal aimé, Moïse vit seul avec son père. Il n´a jamais connu sa mère. Il aime mal les êtres qui l´entourent et malmène son père qui n´a guère d´attention pour lui. Jusqu´au jour où il rencontre Monsieur Ibrahim, épicier soufi depuis plus de quarante ans dans le quartier juif de Paris et que les habitants du quartier appelle l´Arabe de la Rue Bleue, même si, musulman, il n´est en rien Arabe puisqu´originaire du Croissant d´Or. 

Ibrahim lui apprend la tolérance, l´écoute de l´autre, et lui donne - sans avoir l´air d´y toucher - des réponses aux grandes questions de la vie que personne ne pose vraiment mais auxquelles tout le monde pense quand on est au seuil de choisir les orientations qui vous définiront en partie définitivement. La sexualité est en jeu, mais aussi la responsabilté, l´attitude devant l´acceptation de la mort, et même la religion. 

Momo sent en lui, sans les comprendre, des noeuds qui l´étouffent. Ibrahim l´aidra à les dénouer. Momo aurait pu devenir délinquant. Il sera pour ses enfants le père qu´il aurait voulu avoir : être comme Ibrahim, un être merveilleux d´intelligence qui apporte à sa facon une sagesse de vie sans jamais faire de lecon. Ibrahim. sage soufi, ne cherchera pas à convertir le juif Moïse qui ne croit pas. Momo, de son côté, ne deviendra pas musulman, même s´il sera pour le quartier, comme Ibrahim l´avait été quarante ans, "l´Arabe" de la rue Bleue.

Ce récit de formation est extrêmement pudique et dépouillé. Il dit le strict nécessaire. Les descriptions sont volontairement absentes pour la simple raison qu´Eric-Emmanuel Schmitt déteste les écrivains qui se répandent dans la page comme si elle leur appartenait. Belle formule d´un écrivain par ailleurs philosophe conscient, comme le grand Tzvetan Todorov dans La littérature en péril l´afirme avec force, qu´un roman a pour fonction essentielle, d´éveiller la réfexion.  

 

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Nouvelles - Récits
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11 février 2008 1 11 /02 /février /2008 13:19

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J´avoue ne pas comprendre pourquoi la pipolisation serait néfaste, tant dans le mot lui-même que dans son acception moderne. Sa francisation dans le vocabulaire francais ne fait qu´entériner une évolution des moeurs politiques ainsi que la difficulté de la langue francaise, - pour ne pas dire l´incapacité -, de créer de nouveaux mots qui lui sont propres.
SarkoEtCarlaBruni.jpg

Il est certain que la presse people a des méthodes peu reluisantes. L´étalage de la vie privée des personnalités du spectacle qui défraient la chronique a quelque chose d´indécent puisqu´il se fait sans le consentement des intéressées. Mais faire descendre de son piédestal un homme ou une femme politique drappé(e) dans une posture d´un autre âge me semble désormais un bien. Installée durablement dans les moeurs politiques depuis déjà un certain nombre d´années, la pipolisation est irréversible. La posture de la personnalíté politique ne peut plus faire l´impasse de l´émotion dans la diffusion de son message politique. Qu´on le veuille ou non. Ce n´est après tout - , et tout compte fait - , qu´une percée de plus de la démocratisation. Cette francisation d´un mot anglais est finalement plus saine que d´utiliser une expression aussi fautive étymologiquement, que celle d´au jour d´aujourd´hui.

Je trouve plaisant qu´au début du XIXe siècle l´expression anglaise faire du shopping ait été introduite dans la langue francaise. Une lettre de Mérimée l´atteste en ces termes : "Regrettez-vous la pluie (...) parce qu´elle vous empêche d´aller à shopping à votre ordinaire ?" Quelle belle ironie. Faire du shopping ne vaut pas vraiment aller à shopping, mais mon imagination me permet cependant de voir sans difficultés le désoeuvrement de ces demoiselles ou femmes de la bonne société chiner les magasins pour enrichir leur salon ou leur chambre à coucher d´un bibelot marchandé ou non. Faudrait-il condamner échoppe, qui date de 1250 d´après le Nouveau Petit Robert, sous prétexte qu´il vient du néerlandais schoppe, venu lui-même de l´anglais shopp ? Soyons sérieux. L´informatique de nos jours ne peut se passer de mots anglo-américains. La supériorité actuelle du Nouveau Petit Robert vient de les avoir introduit officiellement puisque les Francais les utilisent quotidiennement.

Comme je trouve tout aussi plaisant d´apprendre que Cecilia, non encore divorcée de son mari Président de la République Nicolas Sarkozy, trouvait sa conscience politique en faisant son shopping dans les aéroports internationaux. Ou encore, selon un titre d´un journal parisien, que si les femmes palestiniennes de Gaza ont forcé récemment le mur construit à la frontière égyptienne, c´était pour faire du shopping, - et pas seulement pour acheter des produits de première nécessité. Nuance ...

Je trouve certes déplaisant que le nouveau Président de la République Francaise Nicolas Sarkozy se permette des gestes de familiarité tels qu´embrasser la chancelière allemande Angela Merkel, taper le Président des Etats-Unis George W. Bush dans le dos ou lire un SMS lors d´une audience avec le Pape. Mais le baise-main d´un autre âge pratiqué par Jacques Chirac quand il recevait sur le perron de l´Elyséee une femme chef d´Etat, sans être déplaisant, avait quelque chose de déplacé. Comme l´interdiction faite à Michel Debré alors Premier Ministre de Charles de Gaulle, de dîner un soir au restaurant avec quelques proches sous prétexte que "La France ne dîne pas en ville".

Le mandat d´un Président de la République vient de nos jours du vote de millions d´électeurs qui ont obtenu le droit de vote en descendant dans la rue. On attouche plus ses mains et son front des saintes huiles pour le sacrer Roi. Même s´il se doit de donner à sa fonction une dignité représentative au-dessus de tout soupcon, il a d´abord été un citoyen comme les autres. Sa différence entre lui et vous, n´est pas une différence de nature mais de simple degré. Il est bon qu´il en soit ainsi désormais, car depuis longtemps la messe est dite. Mais il ne me semble pas déplacé outre mesure qu´il montre ses sentiments pour la jeune femme qu´il vient d´épouser sous prétexte qu´il est est devenu un chef d´Etat.

[ Photo en blanc et blanc : Illustration pour le Roman de la Rose - Photo couleurs : Nicolas Sarkozy et Carla Bruni ]
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8 février 2008 5 08 /02 /février /2008 10:23
HectorFrappe.jpg
Une gifle que je n´ai pas recue ni même vue me hante depuis des semaines car c´est celle que ma mère a donnée un jour à mon père bien avant ma naissance. Pourquoi m´a-t-elle raconté cet épisode peu glorieux de sa vie ? Je l´ignore. Pourquoi cet épisode remonte-il à ma mémoire aujourd´hui ? J´ai quelques soupcons. Pourquoi en parler par écrit dans ce blog ? Sans doute pour exorciser une peur : celle de ne pas comprendre
 des actes que j´accomplis parfois sans pouvoir m´expliquer pourquoi je les ai acomplis.

Donc ma mère a giflé mon père, alors que jamais elle n´a porté la main sur moi. Elle ne m´a pas précisé les circonstances de son geste. A moi de l´imaginer. Etait-ce suite à une remarque désobligeante de mon père ? Etait-ce suite à un soupcon de ma mère ? Impossible de répondre aujourd´hui. Reste la douleur que je peux moi-même causer sans comprendre pourquoi je l´ai causée. 

Une gifle est une réaction. Celui ou celle qui la recoit est loin, quelquefois, de comprendre
 sa raison. J´en sais quelque chose pour, enfant, en avoir recu plus d´une de ma soeur qui perdait patience, faute d´arguments. Mais comment expliquer le geste de ma mère ? Qu´avait dit mon père ? Qu´avait-il fait ? De quoi le soupconnait-on ? Ma mère est restée silencieuse sur ce point.

Je supporte mal la violence au cinéma. Celle d´un homme sur une femme est courante. Celle d´une femme sur une homme est plus rare, mais il me semble qu´elle se banalise car elle se retrouve dans certains spots publicitaires, - même si  humour et l´ironie s´y trouvent.

Je ne pourrais jamais comprendre le geste de ma mère. Il restera toujours une énigme. Mais elle ne l´a jamais oubliée. Son retentissement était tel qu´elle a senti un jour le besoin de m´en parler, et de me faire part de sa honte. J´éprouve actuellement une honte analogue devant certains actes que je n´arrive à m´expliquer. Pas pudeur et prudence, je ne tiens pas à être plus explicite.


[ Illustration : Hector frappé à la cuisse ]
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6 février 2008 3 06 /02 /février /2008 10:14

HillaryClinton.jpg
Citoyen lambda, je suis comme tout le monde la campagne des primaires américaines. Vu mes convictions politiques profondes, qui préférer entre un relativement jeune Noir qui promet beaucoup
, et une femme qui ne promet pas moins ? Difficile de répondre puisque Barack Obama et Hillary Clinton sont toujours au coude à coude après le "super mardi" de cette nuit du 05 février 2008. Ils ne disent à peu près de leur programme. Ils ne font que chercher simplement à séduire les partisans supposés naturels de leur propre camp, à savoir les Noirs pour Barack Obama et les femmes pour Hillary Clinton. Qui donc représente au mieux l´espoir d´une nouvelle donne ? Aucun d´eux, à mes yeux, - et moins encore que le Républicain Mc Cain, vétéran de la guerre du Vietnam.

Mes convictions sont faites depuis longtemps : depuis, pour tout dire, mon éveil politique à douze-quatorze ans, quand j´ai entendu quelques mots-clefs lancés comme une injure dans la cour d´une école; depuis deux ou trois certitudes d´adolescent bien enracinées, - n´en déplaise à Günter Grass et quoi qu´il dise aujourd´hui pour se justifier; depuis,  plus encore,  mon premier bulletin de vote déposé un certain dimanche matin de décembre 1965 où un certain Francois Mitterrand se présentait pour la première fois. Mais vote-t-on pour un Noir parce qu´on est Noir ? Vote-ton pour une femme parce qu´on est femme ?

Barack Obama promet le changement. Hillary Clinton parle de gestion. Mais changer quoi ? Gérer comment ? Mystère. Loin de moi de sous-estimer le savoir-faire médiatique des candidats et leur pouvoir charismatique pour gagner les voix des électeurs et se faire élire. Cette dimension de la politique a toujours existé, et ce, depuis la plus haute Antiquité. Mais quel programme ces deux candidats défendent-ils ? Quelles sont leurs propositions concrètes ? Ont-ils pour leur pays et le reste du monde une vision d´avenir qui puisse enthousiamer ? Impossible de vraiment répondre. Faut-il incriminer les journalistes francais qui remplisent mal leur mision d´informer, ou les candidats eux-mêmes ?

Hillary Clinton, ex-first lady d´un Président qui n´a pas démérité, calque désormais de plus en plus son discours sur celui de Barack Obama en déclarant refaire l´Amérique. Barack Obama, quant à lui, fort du soutien de quelques membres de la dynastie Kennedy qui gèrent un patrimoine, présente Hillary Clinton comme seulement capable de maintenir les moeurs politiques en place. Mais quelles sont leurs idées sur le plan intérieur et la vie de tous les jours ? Quelles sont leurs convictions dans le domaine de la politique étrangère ? Rien n´est précisé. 

Les Noirs votent massivement pour le candidat africano-américain parce qu´il est Noir comme eux, - même s´il est sans doute un peu trop Blanc à leurs yeux.  Et les Blancs ne votent pas pour lui parce qu´il est un peu trop Noir. Quant aux femmes, elles votent pour une femme parce que pour la première fois dans l´histoire des Etat-Unis, une femme se présente. Mais en quoi cet état civil les qualifient-ils pour briguer le fauteuil de Président de l´un des pays les plus opulents du monde et à la démocratie reconnue, - même si celle est loin d´être exemplaire -, puisqu´ils n´ont, apparemment, pas de véritables propositions ? 

La pratique politique d´aujourd´hui n´a pas fini de m´étonner. Elle est capable du meilleur comme du pire. Faisons l´impasse sur le pire - la pipolisation ... - et la simplification qui n´est en rien  le seul fait des médias. Le meilleur est certes à espérer pour l´ensemble de la planète : la mise en place d´une cyberdémocratie qui jette les bases d´une véritable société civile planétaire. Mais les hommes et les femmes politiques qui devraient peu à peu faire comprendre l´inéluctable de cet avenir pour l´ensemble du monde ne disent rien de cet espoir. Ils ne prennent la parole, me semble-t-il, que pour conquérir le pouvoir et maintenir les privilèges acquis des plus nantis. Ils ne sont, tout compte fait, que des représentants du passé.



 

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4 février 2008 1 04 /02 /février /2008 08:05
LettreAmonJuge.jpg
Lettre à mon juge
de Siménon n´est pas un Maigret; mais c´est bien un Siménon :
âpre, sans concessions, désespéré ( Livre de poche no 14276, 190 pages ). Publié en 1947, on y trouve tous les ingrédients d´un Siménon dans la force de l´âge : l´âme étouffante d´un décor de province où tout se sait; le tragique quotidien auquel personne n´échappe; des personnages médiocres et étrangers à toute transcendance; un style apparemment sans effets mais terriblement efficace pour planter un décor comme celui des rues de la ville de Caen baignées de pluie. Décor que l´on peut considérer comme emblématique de toute cette longue lettre d´explications d´un meurtrier qui revendique son crime à un juge né à Caen, parce qu´il a la certitude que ce juge, ayant donné des  réponses à certains coups de téléphone qu´il n´aurait pas dû recevoir à ce moment de la journée dans son cabinet, est un être capable comme lui d´aimer à en perdre la tête et de commettre par amour un meurtre que tout bien pensant ne pourrait que condamner : J´aime la pluie de votre ville. Je l´aime d´être fine, douce et silencieuse, je l´aime pour le halo qu´elle met sur le paysage, pour le mystère dont elle entoure, au crépuscule, les passants et surtout les passantes. C´est dans cette ville qu´à seize ans, Charles Alavoine, devenu plus tard respectable médecin de La Roche-sur-Yon, ville vendéenne sans histoire véritable car voulue par Napoléon et aux rues rectilignes, a connu pour la première fois peut-être la sensation de l´infini en passant toute une nuit dans les bras d´une femme qu´il ne connaissaît pas, qu´il ne rencontrera plus jamais, mais dont il se souviendra toute sa vie, parce que pour la première fois, il a eu faim d´une autre vie que la [s]ienne.

Il ne s´agit pas dans ce roman de trouver le coupable, de déjouer ses ruses ou au contraire, d´apprécier l´habileté d´un commissaire qui agit plus par instinct que par réfexion, mais de comprendre les motivations d´un homme qui a eu le courage d´aller jusqu´au bout : tuer par amour pour chasser ses fantômes et démasquer les démons d´une jeune femme dévoyée alors qu´elle n´était que pureté avant qu´elle ne se donne aux premiers venus. J´ai agi en pleine connaissance de cause, dit-il, j´ai agi avec préméditation.

Ce que retrace donc ce coupable dans son récit, c´est le pourquoi de son crime en remontant le fil de sa vie: l´enfance pauvre d´un homme devenu médecin généraliste par le désir d´une mère possessive qui a décidé de ses études pour lui. Un père alcoolique, engrosseur de filles de fermes qu´il dédommage en vendant ses terres, et qui meurt d´un accident en maniant son fusil alors qu´il était chasseur aguerri. Vouloir sous-entendre un suicide comme l´a fait un de ses avocats de renom choisis par sa seconde femme, c´est attenter à l´honorabilité de sa mère, épouse et femme exemplaire. Mëme si cela est vrai. Il y a en province des non-dits et des silences que personne ne doit rompre, simplement par souci de décence. 

Puis, sa vie de jeune médecin vivant avec sa mère et une première femme chétive que sa mère lui avait trouvée, - et qui mourra en couches lors de la naissance de sa seconde fille. Puis dix nouvelles années dans une nouvelle maison, aux côtés encore de sa mère et d´une seconde femme qu´il a sans doute aimé, mais qui l´étouffait et décidait de tout  comme autrefois sa mère. Puis enfin l´apparition de Martine, jeune femme dévoyée à l´enfance heureuse, et qu´íl rencontrera fortuitement un jour de pluie à Nantes, comme le jour où à Caen il avait rencontré son premier amour. C´est elle qu´il tuera, pour la sauver de ses démons, parce que, oui, c´est elle qui lui révèlera ses pulsions trop longtemps refreinées.

Il y a dans ce roman un arrière goût évident de solitude, d´autant plus poignant que le style de Siménon est sans emphase. Il ne vise qu´à refléter les données du réel, simplement, sans jamais les embellir; mais sans jamais, non plus, les noircir.

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Romans
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1 février 2008 5 01 /02 /février /2008 08:33

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Ainsi donc, le succès mondial Les Cerfs-volants de Kaboul de l´écrivain
afghan-américain Khaled Hosseini est un film, cinq ans seulement après la parution en 2003 de ce premier roman bien construit dont j´ai par ailleurs rendu compte.

Les critiques du roman étaient élogieuses. Les critiques purement cinématographiques sont mitigées. Il faut dire que les effets hollywoodiens sont nombreux. Le sentimental et le mélodramatique alternent avec le tragique. Reste que ce film sera sans doute un beau succès commercial et populaire car la beauté des images et de certaines prises de vue sont incontestables. Soyons cependant parfaitement clair : il ne s´agit pas de Kaboul mais de Kashgar en Chine où le film a été tourné.

KashgarChine.jpg
La chronologie un peu compliquée du roman a été simplifiée; certaines scènes trop longues ont été volontairement supprimées avec le consentement de l´écrivain, notamment les démarches administratives au Pakistan pour obtenir à l´enfant un visa pour les Etats-Unis ou la tentative de suicide de ce même enfant. Cela donne au film, à mon humble avis, un rythme supérieur à celui du roman. Reste que le jeu des acteurs adultes, notamment dans les scènes les plus tragiques et qui se voudraient dramatiques, manque de crédibilité. 

Lors des scènes sentimentales, le public réagit à l´unisson par des murmures d´approbation ou des petits rires complices. Rien de tel pour les scènes où la guerre, la violence, le fanatisme religieux ou l´arrogance verbale des militaires soviétiques sont mis à l´oeuvre. Aucune indignation ne secoue le specteur pour la simple raison que les scènes sont tournées sans génie. La lapidation de la femme adultère ne soulève chez le spectateur aucune réaction, malgré son horreur. Certes, l´acteur qui joue alors le rôle d´un écrivain devenu américain après émigration, se doit de cacher son visage imberbe par une barbe postiche s´il ne veut pas être démasqué par les centaines d´Afghans barbus fanatiques qui l´entourent. Il n´empêche. Un acteur mieux dirigé ou plus aguerri dans son jeu d´acteur aurait dû davantage faire sentir son dégoût et son horreur que par des mots ; - comme par exemple un plissement douloureusement réfréné des yeux, un rictus volontairement contrôlé des lèvres ou une contraction quasi imperceptible d´une partie de son corps. Rien de tel. La scène est comme vidée de toute substance.

Il en est de même d´une scène encore plus charnière du roman. L´enfant riche et privilégié Amir a trahi son meilleur ami Hassan de la plus lâche facon; plus encore : c´est lui qui a causé le départ d´Hassan pour l´avoir accusé d´un vol que ce dernier n´avait pas commis, mais qu´Hassan, par loyaué de serviteur dévoué, prend sur lui. Et tout cela pour mériter l´attention d´un père qui le fait profondément souffrir car il porte à l´enfant pauvre qu´est Hassan un amour qu´Amir voulait avoir pour lui seul. 

Après l´invasion de l´Afghanistan  par l´armée soviétique, Amir et son père, anticommuniste notoire, ne peuvent que fuir au plus vite s´ils veulent conserver la liberté. Lors d´un contrôle militaire, un officier subalterne soviétique exige de passer une demi-heure avec une femme afghane sous prétexte qu´en guerre, la loi du plus fort n´a que faire de l´honneur. Le père d´Amir s´interpose. Amir prend alors pleinement conscience de son impardonnable lâcheté. Plus rien ne sera comme avant. Son désir d´écrire des histoires sera certes en partie commandé par son désir de retrouver l´écoute de son ami d´enfance Hassan, mais il vient surtout, me semble-t-il, d´avoir été témoin de la grandeur d´un père qui lui aussi cherche à se racheter d´un "vol" commis à l´endroit de son plus fidèle serviteur. Le jeu de tous les acteurs impliqués dans cette scène charnière et destin d´un enfant sensible qui veut devenir écrivain passe cependant mal à l´écran. Qui faut-il incriminer ? Les acteurs ou le metteur en scène ? Difficile, à vrai dire, de répondre à cette question.

Peu importe après tout. Le spectateur est tout prêt à oublier ces faiblesses car le film mêle habilement ce qui fait un succès commercial et populaire : l´enfance radieuse et insouciante dans un Afghanistan de rêve touristique d´un autre âge et quelque peu paradis perdu; l´amitié de deux enfants appartenant à deux classes sociales totalement opposées; la trahison et la réconcialiation; l´amour encore et toujours, simple, délicat et pudique ; - avec en sous-main, un cadre politique tragique qu´aucun spectateur occidental ou non d´aujourd´hui ne peut ignorer parce qu´il est celui qui fait la une de tous les journaux du monde et crève tous les écrans de télévision de la planète : l´Afghanistan en guerre et le fanatisme religieux des Talibans. Et au-delà, une fin optimiste d´une famille apaisée malgré les déchirements internes, les déchirures cachées ou à demi-révélées, et les clivages ethniques plus ou moins surmontés. Ainsi que la dignité d´émigrants forcés de s´exiler sans espoir de retour. C´est, à mon humble avis, dans ces instants que se trouvent les plus belles séquences du film.

Et les cerfs-volants dans tout cela ? Rien à dire, sinon que de tout temps, l´homme a souhaité être oiseau.

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Cinéma
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30 janvier 2008 3 30 /01 /janvier /2008 08:26

Faut-il avouer, pour citer un personnage de D.H. Lawrence dans L´Amant de lady Chatterley qui détourne une citation de Renoir : je peins avec mon pénis ? Pour le moment, c´est incontestablement avec lui que j´écris. Comme le montre fort bien un dessin licencieux du graveur oublié Raoul Serres (1881-1971) http://img347.imageshack.us/img347/8370/stern0088ay.jpg

C´est Montaigne, en citant Diogène, qui a introduit dans la langue francaise le mot masturbation. Il critique dans son long chapitre Apologie de Raimond Sebond (II, 12) des Essais les évidences et les éternels poncifs du sens commun. Il souligne la liberté des opinions philosophiques touchant le vice et la vertu. C´est ainsi qu´il cite Diogène : Car Diogène exercant en public la masturbation, faisait souhait en présence du peuple assistant, de pouvoir ainsi saouler son ventre en se frottant. Diable !

Montaigne ne dit rien sur lui. Il n´est pas libertin. Il est libre penseur. Mais parle-t-on impunément de la masturbation ? Certes pas, comme l´affirme  sans fausse honte Philippe Brenot dans Eloge de la masturbation (Zulma,2002 (1997), 125 pages, 6,15 €)

J´ose emboiter son pas.

Je savais certes que l´onanisme remontait à La Bible et Onan. Mais c´est en lisant les articles onanisme et masturbation publiés dans l´encyclopédie libre Wikipédia que j´ai vraiment compris ce que Philippe Brenot tentait d´expliquer après avoir cité le passage de la Genèse concernant ledit Onan (XXXVIII). Comme quoi l´exégèse de La Bible a encore de beaux jours devant elle. 
BrenotMasturbation.jpg
Depuis que j´écris dans ce blog, je sens le pressant besoin non seulement d´enrichir mon vocabulaire mais surtout de m´assurer du sens exact des mots dans leurs diverses acceptions. Voilà pourquoi j´ai récemment acquis la dernière édition
 du Nouveau Petit Robert 2008. Fellation s´y trouve enfin comme je l´ai par ailleurs signalé. Je trouve cependant chagrin qu´il ne signale pas que Flaubert enfant utilisait emmerdant dans une lettre à un ami bien avant la date indiquée par le dictionnaire.

Je trouve plaisant que l´Académie francaise ait attendu 1835 et la sixième édition de son dictionnaire pour introduire le mot masturbation. Vu les moeurs de l´époque, je lui pardonne de confondre encore onanisme et masturbation. Mais que le Nouveau Petit Robert 2008 reprenne la même erreur me laisse coi. 

Aveu pour aveu, je n´ai pratiqué qu´une seule fois dans ma vie le coït interrompu, autrement dit l´onanisme. J´avais vingt-deux ou vingt-trois ans. Le désappointement physique et verbal de celle qui était avec moi cette nuit-là m´a dissuadé pour toujours de renouveler l´expérience. Gide que j´aime depuis que je l´ai découvert à quinze ou seize ans, remarque dans Si le grain ne meurt que je cite de mémoire, qu´atteint pas le grand âge, il n´a toujours pas compris comment son corps fonctionnait. Je n´ai pas sa science introspective, mais l´énigme du mien est un étonnement de tous les jours. Mëme si j´ai éprouvé à mon corps défendant que la mécanique des femmes et leur rhétorique étaient encore plus compliquées...


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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Psychanalyse-Psychiatrie
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29 janvier 2008 2 29 /01 /janvier /2008 09:24

MecaniqueFemmes.jpg
J´ai découvert Louis Calaferte un jour d´orage lors de sa mort en mai 1994. Il faisait cette après midi-là inhabituellement chaud. Je portais un pantalon gris clair en tergal un peu trop grand. J´avais ouvert le haut de ma chemise blanche pour que le vent caresse ma poitrine dégarnie. Arrivé sur la place du théâtre, je suis entré, décidé, dans la librairie et achetai sans hésiter La mécanique des femmes (Folio no 2585), dont un journaliste à la radio avait parlé comme étant l´oeuvre testament d´un écrivain maître de son style pour décrire sans complaisance la sexualité féminine.

Depuis près de quinze ans, je ne cesse par période de lire et relire des pages entières de ce livre impudique qui me trouble et me fascine toujours autant. Et je revis à chaque fois, seconde par seconde, sans jamais me lasser, le premier choc de la découverte.

Il faisait de plus en plus lourd. Pour respirer un peu plus calmement, j´avais ouvert encore davantage ma chemise et écarté les jambes, car mon sexe se gonflait. Je dévisageais sans vergogne les gens qui passaient ou les clients de la terrasse, imaginant qu´eux aussi devaient subir la moiteur du temps.

La lumiere vibra d´un coup et aussitôt après, un éclair zébra le ciel suivi d´un premier coup de tonnerre. Les passants se mirent à courir pour se mettre à l´abri dans l´encoignure d´une porte cochère. Le garcon se café se précipita pour dérouler le store au-dessus de la terasse, mais abandonna rapidement devant l´intensité de la pluie qui tombait, et plus encore à cause des rafales de vent; d´autant que les clients, leur verre à la main, s´étaient tous mis à l´abri. Je restais seul à la terrasse. Ma chemise mouillée collait à ma peau; mon pantalon aussi. Et mon sexe ne dégonflait pas.

NuitDuChien.jpg
Je protégeais tant bien que mal mon livre. Je ne pouvais sortir de mon esprit les quelques phrases que j´avais lues les lèvres entr´ouvertes. Jamais je n´avais lu auparavant des mots aussi crus. Je ne les trouvais cependant ni obsènes ni grossiers. Ils décrivaient simplement le seul désir. Je découvrais ce que je n´avais jamais jusque là voulu vraiment penser : que le sentiment dont on se pare la plupart du temps n´a aucune raison d´être. Cette révélation sans détours est toujours aussi forte toutes les fois que je reprends ce livre. Mots dits, susurrés ou criés, ils affirment ce qu´est le désir pur qu´une femme et un homme peuvent éprouver quand le désir le plus naturel les prend. Ils disent ce qu´est la vie, l´origine du monde, - et l´envie insensée de se satisfaire soi-même,l´autre sexe n´étant qu´un faire-valoir. L´expressionnisme en art doit fracasser. Le monde qu´il nous donne à voir est celui deson moi le plus intime.

  [ Peinture B.M.C. : La nuit du chien ]

 

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28 janvier 2008 1 28 /01 /janvier /2008 10:07

Insomnie.jpg
La femme arrive.

Il s´arrête de lire le journal qu´il a sous les yeux. Il la regarde dans sa timidité.

- " Je vous dérange ? "

La femme sourit légèrement, mais elle ne répond pas.

- " Je vous vois arriver tous les jours de la semaine. Vous vous asseyez là à ma table. Et prenez un café comme aujourd´hui. Quand vous êtes en retard, vous ne faites que passer pour gagner la salle de cours. Mais vous suivez mon regard et moi aussi.

Silence.

Elle le regarde. Ils se regardent. 

Il demande : - " Vous êtes de quel signe ? "

- " Sagittaire."

- " Moi c´est Bélier."

Il lit son horoscope. Elle rit. Il lit à son tour le sien. Il la regarde. Il sourit. D´autres stagiaires comme elle sont arrivées. L´une d´elle, sans gêne, s´installe à coté d´elle. Ils évitent de se regarder. Le trouble devient visible. Il dit, d´une voix légèrement tremblante : - " Le cours va commencer."

- " Oui. "

L´autre femme se lève.

Elle reste assise. Ils se regardent avec moins de gêne, le désir dans les yeux.

- " Il a dû pleuvoir cette nuit. "

Silence.

- " Il fait encore un peu froid."

Elle se lève en le regardant. Comment supporter tout ce trouble ?

                                                                                * * *

Voilà bien quinze ans qu´il a vécu cette scène. Pourquoi s´en souvenir ce matin plutôt qu´un autre, après une nouvelle nuit bleue d´insomnie ? Tout cela n´a que trop duré. Mais est-ce si sûr ?

Il dit à voix basse : - "Je dors mal les nuits."

Elle se tait.

- " Il m´arrive trop souvent de pécher par faiblesse. En pensant à vous."

Nouveau temps de silence. Il imagine le bleu de son regard et le lin de ses cheveux. Comment ne plus aimer ? D´aussi loin qu´il se souvienne, il a en lui cette certitude d´aimer.

- " Je ne vous crois plus. Il y a trop en moi d´incertitudes. Vous m´avez perdue."

                                                                                    * * *

Le petit jour est venu. Elle a sans doute dormi comme si de rien n´était. Il aurait voulu la voir se lever, s´émerveiller du jour qui naissait, la voir se maquiller.

Il lui faudra désormais vivre dans le continent du silence, en imaginant sans doute à tort qu´elle pense encore à lui. Comme dans un nouveau vertige.

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Contes
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27 janvier 2008 7 27 /01 /janvier /2008 08:48
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Comme beaucoup j´adore la voix de Jeanne Moreau, profonde, sensuelle et rocailleuse. Je l´ai encore plus aimée le jour où je l´ai écoutée dans une émission d´Apostrophes de Bernard Pivot : elle avait apporté son cabat rempli de livres dont elle voulait nous vanter les mérites et nous inviter, humbles téléspectateurs, à les lire sans plus tarder. Ce jour-là a été pour moi, et sans doute pour beaucoup d´autres, un grand moment de télévision.

La présence de Jeanne Moreau par la voix a renouvelé récemment mon bonheur car elle était la vedette d´une émission sur France-Inter : ce fut à nouveau un intense moment, comme seule la radio quelquefois sait en donner.

Jeanne Moreau parlait de livres. Non ceux de l´actualité ou de ceux qui défraient la chronique, mais de ceux qu´elle lit et relit et qui l´aide à mieux passer les jours qui sont parfois difficiles à vivre. Elle arpentait son appartement, passant d´une pièce à l´autre, la journaliste Eva Betan sur les talons. Elle saisissait un objet, et l´auditeur imaginait son sourire et les plis autour de ses yeux qui rendent son regard si intense, un livre à la main. Tout Marguerite Duras se trouve près de son lit dans la chambre à coucher. C´est dire toute l´attention qu´elle porte pour celle dont la vie entière n´était qu´écriture après que Raymond Queneau lui eut dit : "Ne faites rien d´autre dans la vie que ca, écrire."

Jeanne Moreau ne fait pas que jouer la comédie, tant au cinéma qu´au théâtre. Pour notre bonheur, elle nous laisse aussi ses goûts pour la grande littérature. Ce ne sont pas des propos sur les écrivains ou les écrivaines qu´elle nous rapporte, mais ses coups du coeur et ses enthousiasmes pour les livres véritablement écrits. Ses remarques n´ont donc rien à voir avec ceux du ronchonneur solitaire qu´est Paul Léautaud que j´aime par ailleurs. Elle invite simplement à lire. Ses choix sont des instants de bonheur pour nous aider à vivre, comparables aux encouragements du grand intellectuel franco-bulgare Tzvetan Todorov qui  nous invite à lire et transmettre aux générations futures les grands textes qui nous aident à mieux vivre.

L´émission s´est terminée sur la lecture d´une lettre du vieux Céline, acariâtre, misanthrope et las de la vie. Incomparable magie que celle de la radio qui vous laisse imaginer par l´intermédiaire de la seule voix. Comme celle où j´ai entendu un jour l´écrivaine Jeanne Cordelier citer par coeur le poème Recueillement de Baudelaire.
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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Saveur des mots
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