Mercredi 20 mai 2009
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Par Bernard Olivier Lancelot
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Publié dans : Contes
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Il en est de certains films comme des romans : les avoir vus modifie à jamais le regard.
Crin-Blanc, que j´ai vu enfant, est de ceux-là. Et quand jeune père, je lisais à mes enfants le livre qu´Albert Lamorisse a écrit après avoir tourné son film,
je revivais à chaque fois, sans ne rien révéler, mon émotion première.
Dans les eaux du Rhône où le courant du fleuve se mêle aux vagues de la mer, la Camargue est libre. Crin-Blanc s´y jeta pour échapper aux hommes. Il n´avait jamais été monté. http://www.dailymotion.com/video/x58wk7_crin-blanc_shortfilms.
Il ne le sera qu´ une fois ; mais ce sera par Folco, enfant d´autant blessé qu´on lui avait menti.
C´est pour échapper aux flammes, qui montaient du marais, qu´il se laissa monter. Des manadiers sans scrupules y avaient mis le feu. Ils se vengeaient ainsi de n´avoir pu le capturer.
Folco, quant à lui, savait la fausseté de leurs promesses. Ils lui avaient fait croire que Crin-Blanc serait à lui s´il pouvait l´attraper. Mais par deux fois, ils s´étaient rétractés.
Crin-Blanc, cerné par les flammes et aveuglé par la fumée, laissa Folco monter sur son dos. Et ainsi, gagna les sables des dunes puis la mer qui montait.
Les gardians pourtant se rapprochaient. Crin-Blanc, alors, se jeta dans le tumulte des eaux.
--"Reviens, mais reviens, petit. Je te le donne, ton cheval. Il est à toi. Reviens ! mais reviens donc !..."
C´était trop tard. "Et Crin-Blanc, qui était doué d´une grande force, emporta Folco dans une île mystérieuse où les enfants et les chevaux sont toujours des
amis."
Cette dernière phrase, au moment ou non du coucher de mes enfants pour la nuit, je l´ai bien dite au moins cent fois sans jamais, pour autant, réveler ce
qu´elle cachait. Il n´est jamais très bon de chercher le fin mot d´une énigme. Il faut, au secret, laisser sa raison d´être.
Mais un soir où l´intimité, entre nous, était sans doute un peu plus vraie, je vis mon plus jeune fils bouleversé ; des larmes perlaient de ses yeux. L´ainé me regarda, interrogatif. Il
voulait par des mots que je l´aide à comprendre ce qu´il ne comprenait pas. Il y a dans la vie des moments cruciaux où la terre, l´espace d´une seconde, semble
s´arrêter.
Près de trente ans se sont écoulés depuis. J´ai revu ces jours-ci Crin-Blanc avec mon plus jeune fils, accompagné de ses deux petites filles. L´aînée Tiril a cinq ans et
demi ; la plus jeune, Thea, a trois ans. Nous n´étions que six au cinéma : nous quatre ; plus un père et sa fille de huit ou dix ans. Thea la plus jeune suçait sa sucette et se
régalait de pop-corn. Tiril l´aînée se tortillait sur son siège, posait maintes questions à son père, et qualifia les manadiers de méchants. Peut-être cherchait-elle aussi à comprendre
le pourquoi de mon invitation. Elle finit par demander, peu avant le mot fin, où Crin-Blanc emmenait l´enfant. Son père me regarda et répondit en même temps que moi en direction de sa fille,
un petit sourire aux lèvres : " ... dans une île merveilleuse où les enfants et les chevaux sont toujours des amis."
La surprise et la nouveauté sont aujourd´hui bien différentes. Elles ne sont pas moins grandes. Comment tout à la fois jeter un enfant dans les flots indomptables d´un fleuve, refuser le
mensonge, et laisser en suspens une interrogation ? Et comment, en même temps, être enchanté et se vouloir enchanteur ?
L´essentiel est du côté des mots.
***
Autre lien possible : deux
fugues.