Mardi 8 septembre 2009
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12:50
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Par Bernard Olivier Lancelot
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J´ai revu dimanche sur grand écran Sonate d´automne d´Ingmar Bergman (1978). Ce film n´a pas une ride. Il est même plus grand que son souvenir m´a laissé. Plusieurs scènes
sont magistrales. Celle qui donne au film son titre est saisissante. C´est celle au cours de laquelle la mère, pianiste virtuose internationalement reconnue, dit à sa fille qui vient
de jouer pour elle une sonate de Chopin : "Chopin est plein d´émotions, mais il n´est pas mièvre. Il n´y a en lui aucune sensiblerie".
Rapporter cette scène ainsi est sans doute injuste, mais c´est le souvenir que j´en avais gardé. Il n´est pas sûr que le souvenir que j´en garderai après le récit qui va suivre soit plus
objectif ...
Touchée par la mort du compagnon de sa mère prénommée Charlotte (Ingrid Bergman), Eva sa fille (Liv Ullmann) l´invite à passer quelques jours chez elle et son
mari, pasteur. Elles ne se sont pas vues depuis sept ans. Assise à son bureau, Eva écrit une lettre à sa mère. On la voit à travers l´embrasure d´une porte. Une
voix-off présente le personnage. C´est celle du mari Viktor (Halvar Björk). Tandis que cette voix devient peu à peu in , le mari, puis son
seul visage, occupera tout le champ de la caméra, en un saisissant gros plan de plus en plus rapproché. Bergman, durant tout le film, jouera magistralement de ces deux
registres, alternant les plans en profondeur de champ pour évoquer le passé qui reflue avec violence et les gros plans du présent pendant lesquels la fille et la mère ne cessent de s´affronter.
Arrive ensuite très vite la scène de la sonate. Elle donnera toute la tonalité du film. Les couleurs chaudes un peu passées sont celles de l´automne : le roux alterne avec l´ocre, le marron et le
pourpre ... quand soudain surgit le rouge vif de la longue et ample robe de concert de la mère. Le chaleureux de l´accueil est comme chassé, et jamais les tons chauds du début, malgré leurs
présences insistantes, ne pourront atténuer la violence des propos qui seront échangés entre la mère et la fille. Bien au contraire : elles accentueront par contraste tout autant les réponses
cinglantes et glacées d´une mère poussée dans ses retranchements que les attaques et les reproches de plus en plus directes de la fille, dont l´éducation a été négligée au profit de la seule
carrière.
Les retrouvailles du tout début entre la fille et la mère semblaient pourtant prometteuses de tendresse. C´était oublier la force prédatrice de la pianiste virtuose. À la fin du repas, encouragée
par sa mère, Eva consent à jouer du Chopin. Son mari est ému. Mais Charlotte, dès les premières notes jouées par sa fille, ne peut s´empêcher de se crisper, jugeant insupportable le jeu en trémolos
de sa fille. Elle se retient pourtant ; elle arrive même à sortir, bien que péniblement, un "c´était émouvant" que sa fille Eva semble considérer comme un compliment sincère. Mais juste
après, la mère s´empresse d´expliquer. Elle s´assied donc à côté de sa fille sur le tabouret de piano, et commence, implacable, par dire :"Il y a en Chopin de l´émotion, mais il n´est pas
mièvre. Il n´y a en lui aucune sensiblerie". Apparaît alors, saisissant, le visage du mari, dont les traits bons et doux, en quelques secondes, vont se décomposer ;
- et sortir lentement du champ en se détournant, pour montrer de dos, son visage en profil. La mère, inconsciente, concentrée, entièrement tournée vers elle, comme sans doute
elle doit l´être au début de chaque concert, commence alors à jouer.
Trois accords suffisent pour monter la différence.
Bergman, toujours aussi magistral, superposera, durant la totalité de la sonate, les visages rapprochés des deux femmes, l´une uniquement concentrée sur son
interprétation, l´autre sur le regard effaré de la fille. (Cf. ci-dessous l´extrait video)
L´affrontement se poursuivra durant tout le film, révélant de terribles secrets de famille. L´affrontement ne s´achèvera qu´à la dernière séquence. Eva, assise à son bureau, écrit une
nouvelle lettre à sa mère. Elle la remercie chaleureusement d´être venue la voir. Son mari Viktor la lit pour nous. La boucle est bouclée. Faut-il y voir, dans cette lettre apaisée que lit à
nouveau Viktor, une sorte de victoire ? Peut-être oui ... peut-être non ... Mais l´ordre semble être rétabli. Le mari qui lit cependant pour nous cette nouvelle lettre,
nous fait aussi sans doute comprendre que ce qui s´est passé durant ces vingt quatre heures à peine, n´effacera pas si facilement ce que sa femme, épouse et mère à nouveau
tait.
Prodigieux
Bergman.
scène de la sonate rejouée par la mère : http://www.youtube.com/watch?v=hCuGGamaGX4&feature=related
Lundi 15 juin 2009
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12:44
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Par Bernard Olivier Lancelot
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Je revois depuis quelque temps de vieux films français noir et blanc considérés comme des classiques et sans doute, pour certains, des chefs-d´oeuvre. J´avoue mon étonnement. De tous ceux que
j´ai revus, rares sont ceux que j´ai aimés sans partage. Certains datent d´avant guerre, d´autres sont un peu plus anciens, quelques uns plus récents. Ils appartiennent tous à les genres
différents ; des drames psychologiques, des comédies de moeurs, des adaptations de romans, des divertissements qui cherchent à faire rire. La plupart ont terriblement
vieillis. Je ne peux les voir aujourd´hui sans sourire. Tous ont au générique des noms prestigieux. Certains de ces acteurs crèvent l´écran. Mais à leurs côtés,
règne la plus grande médiocrité. Quant aux dialogues et aux prises de vues, mieux vaut ne pas en parler. Sans parler de la prétention de quelques uns.
J´ai en tête un dessin humoristique des années 60 ou 70. Malgré tous mes efforts, je n´arrive pas à le retrouver. Etait-il de Plantu ? Etait-il de Sempé ? Ou
même d´un troisième ? Peu importe. On y voyait deux foules compactes et serrées. Chacune sortait d´un cinéma. La première était abasourdie, anéantie, abattue. Personne n´osait regarder
son voisin. Mais au-dessus de la tête des spectateurs qui sortaient se tenait cette phrase que l´un d´eux disait à sa compagne et que tout le monde pouvait entendre et partager : "Quel
chef-d´oeuvre !". La seconde foule, au contraire, était hilare ; et au-dessus d´elle flottait cette phrase d´un grincheux que tout le monde entendait : "Quel navet !"
Je ne suis pas sûr que L´année dernière à Marienbad soit un chef-d´oeuvre. Je l´ai pourtant vu plusieurs fois. C´est, selon beaucoup, le film le plus
achevé d´Alain
Robbe-Grillet. Sans doute. Quoique. Il me semble cependant qu´il est plus celui d´Alain Resnais que du romancier
Robbe-Grillet. Peu importe : c´est un beau film emmerdant.
Autre lien : - Robbe-Grillet et la gonflette
[Illustration du bas : Delphine Seyrig et Françoise Brion]
Mardi 3 mars 2009
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14:17
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Par Bernard Olivier Lancelot
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Je n´ai jamais beaucoup aimé les contes et nouvelles de Maupassant. J´aime encore moins les diverses adaptations télévisées que depuis trente ou quarante ans j´ai pu voir.
Les dernières que TV5 diffuse actuellement ne sont en rien meilleures que celles que j´ai vues il y a longtemps : les acteurs sont mal dirigés, les plans convenus, - et les effets de la
camera terriblement conventionnels. Quant à la couleur et aux costumes d´époque, ils ne font que renforcer l´aspect anecdotique et caricatural des situations : des faits divers sordides
tristement journalistiques. Je doute fort quelles puissent donner envie à qui que ce soit de lire ou relire le texte original.
Les romans que Maupassant a écrits sont en revanche d´un tout autre acabit. Bien que cyniques et terriblement pessimistes, leur construction est solide et l´idée souvent
fort ambitieuse ; que l´on relise les meilleurs d´entre eux, et notamment Une vie, Bel-Ami, Mont-Oriol ou Pierre et Jean. Ils sont dignes des plus grands
romanciers du XIXe réaliste français ou étrangers, de Flaubert à Tolstoï. Je n´arrive pas à comprendre pourquoi,
dans les adaptations à la télévision, on donne toujours la priorité aux contes et aux nouvelles. Et encore moins pourquoi on les donne à lire ou relire aux petites enfants de nos écoles, car
ce n´est, au niveau des thèmes, que mensonge, tromperie, dissimulation, vengeance, viol, meurtre, folie, cupidité, exploitation, délation, pruderie, avarice, ruse, bigoterie ... ; - et
cynisme le plus sordide ; - avec, en prime, un mépris total des femmes. Bel exemple en vérité. Passons ... Comme si le texte court était plus accessible... Je suis presque sûr en
tout cas d´une chose : les directeurs des programmes de la télévision nationale doivent être contents d´eux-mêmes puisque les téléspectateurs en redemandent. Mais les
téléspectateurs, eux, chercheront-ils à relire le Maupassant grand romancier ? J´en doute. Peu importe : ils pourront recommander avec chaleur à leurs enfants et
petits-enfants cet auteur dit "facile"... Mais a-t-on souvent donné La Maison Tellier ou Boule de suif en cadeau d´anniversaire à un enfant de neuf ou douze ans pour l´encourager à
lire et accroître son
vocabulaire ? Là aussi, vous me permettrez d´en douter.
C´est tout pour aujourd´hui. Cette contribution désenchantée fait partie de la rubrique Humeur d´un ronchonneur.
Mercredi 28 mai 2008
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08:08
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Par Bernard Olivier Lancelot
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Ainsi donc, Entre les murs de Laurent Cantet est Palme d´or au festival de Cannes 2008. Je n´ai pas vu le film ; je n´ai pas davantage lu le roman de
Francois Bégaudeau. Je n´en parlerai donc pas. Mais j´ai vu la
bande-annonce grâce à l´article que Pierre
Assouline lui a consacré en commentant rapidement un chapitre que Julien Gracq avait écrit sur "Littérature et cinéma" dans En lisant en
écrivant". J´ai donc aussi lu - une fois n´est pas coutume - la quasi totalité des posts, (puisque c´est ainsi qu´il faut dire pour parler au jour d´aujourd´hui des commentaires publiés dans un blog).
L´un des jeunes acteurs de la bande-annonce, assis à la renverse sur sa chaise, lance au prof hors champ ( ou à la cantonade ) : "Si ce que tu as à dire n´est pas plus important que le silence,
alors tais-toi".
Une autre lance, s´adressant clairement au prof : "Vous charriez trop".
À une demande du prof de donner des exemples d´aphorismes, un blogueur cite dans son post le court dialogue suivant tiré du roman :
- Respecte les autres comme tu aimerais qu´ils te respectent.
- On se tutoie ?
- Non, c´est l´aphorisme.
- J´ préfère.
Que l´on voie dans ces séquence, vanne, ou dialogue sur fond de tableau noir qui traite du subjonctif de la provocation socratique ou non, peu importe. Il y a là, me semble-t-il, un bel
exemple de jeux ambigus entre un prof qui cherche à s´assurer que l´on sait, et un élève - ou quelqu´un - qui s´irrite que l´on soupconne que l´on ne sache pas.
Je verrai sûrement le film à sa sortie, quitte à l´aimer médiocrement. J´achèterai peut-être aussi le roman ; cela est plus incertain.
link
Samedi 24 mai 2008
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17:37
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Par Bernard Olivier Lancelot
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Le Silence de la mer du cinéaste Pierre Boutron se veut un beau et poignant téléfilm. Il date de 2004 et a récemment été diffusé sur TV5. Il ne m´a pas laissé indifférent.
Mais sa fin est désastreuse car elle dénature totalement la nouvelle de Vercors que j´ai relue après avoir vu le film.
Ce téléfilm combine deux nouvelles : Le Silence de la mer proprement dit et Ce jour-là ( Le Livre de poche no 25, 3,50 € ). Il restitue assez bien en son début ce
qu´était l´univers de la France occupée de 1941 dans une petite ville de province près de la mer. Même s´il se laisse voir, il n´a pas la grandeur noire et tragique du film de
Jean-Pierre Melville tourné sans grands moyens en 1948. Sa fin, par contre, est déplorable. Elle détruit totalement ce que Vercors donnait à lire et que
Melville réussissait à transmettre : le refus de laisser transparaître le moindre sentiment malgré une certaine empathie éprouvée.
La tension dramatique est palpable dès les premières séquences. Un pot de géranium à la fenêtre d´une cuisine est placée comme un signe quand un père et son fils sortent d´une maison. Un
peu plus tard, le village sera comme écrasé de silence quand ses habitants feront la queue sans rien dire devant une boulangerie à l´étalage vide. Et plus encore, vers la fin du téléfilm,
quand des badauds, rassemblés sans un mot devant la Kommandantur après l´arrestation de résistants suite à un attentat meurtrier, devront s´éloigner quand les soldats allemands en
armes recevront l´ordre de les disperser. Mais, " - comme sous la calme surface des eaux, la mêlée des bêtes de la mer, - [ le narateur-témoin ne sentira jamais
vraiment ] bien grouiller la vie sous-marine des sentiments cachés, des désirs et des pensées qui se nient et qui luttent" comme l´avait réussi Jean-Pierre
Melville en donnant une version cinématographique de l´oeuvre de Vercors.
Jeanne Larosière ( Julie Delarme ), vit seule avec son grand-père André Larosière ( Michel Galabru ) dans la vieille ferme familiale beaucoup trop grande
désormais pour eux. Musicienne, Jeanne donne pour gagner sa vie quelques lecons de piano au village. Sa vie et celle de son grand-père seront bouleversées le jour où leur maison sera réquisitionnée
pour loger un jeune officier allemand, Werner von Ebrennac ( Thomas Jouannet ).
Le jour où il prendra possession de sa chambre, Jeanne joue un prélude de Bach. Subjugué par le jeu de la jeune femme, il s´arrête net sur le seuil et se laisse pénétrer le plus
longtemps possible par la musique. Cet instant est magnifique et digne de Sonate d´automne de Bergman.
Il s´avèrera que ce jeune officier est un mélomane averti, compositeur, de surcroît sensible et sincèrement amoureux de la culture francaise grâce à l´éducation qu´il a recu de son père, dont des
ancêtres étaient d´origine francaise. Mais Jeanne, aussi longtemps que l´Allemand occupera la chambre qu´elle a dû lui donner, refusera le moindre compromis : non seulement elle ne lui adressera
jamais la parole, mais elle s´abstiendra de jouer un quelconque air de musique, La grandeur du texte de Vercors est dans ce silence.
L´officier allemand, toujours bien mis, courtois, raffiné, s´efforcera de susciter la sympathie de ses hôtes. Le grand-père, quelque peu agacé par l´entêtement silencieux et de plus en plus
fébrile de sa petite-fille, serait prêt à y répondre, car il arrive à distinguer l´homme de culture derrière l´officier en uniforme. Pas Jeanne.
Dans la nouvelle, Werner von Ebrennac est assez disert, volubile même, surtout après avoir pris l´habitude de descendre quasiment tous les soirs en tenue de ville pour se réchauffer
les mains auprès du feu de la cheminée. Il abreuve ses hôtes de naïves envolées idéologiques sur son espoir de voir la France et l´Allemagne nazie se réconcilier après la guerre. Cet
aspect est largement édulcoré dans le film. À mon humble avis avec raison.
La fin, brusque, semble respecter la nouvelle. Werner von Ebrennac, après six mois passés chez les Larosière, se rend à Paris pour y rencontrer des amis et officiers comme
lui. Il revient atterré car il comprend que son rêve de voir un jour la France rejoindre le camp allemand est une chimère : les Nazis n´ont que mépris pour la France. Il s´enferme dans sa
chambre durant une huitaine de jours. Puis descend en uniforme pour annoncer son départ sur le front de l´Est.
À partir de ce moment, le téléfilm prend une toute autre direction. Une voiture et deux officiers allemands l´attendent. Jeanne est témoin de la pose d´une charge de dynamite sous la voiture.
Ses yeux se dessillent; elle laisse apparaître ce qu´elle a toujours refusé d´admettre. Puis, fébrile, elle se dirige vers son piano et joue le prélude de Bach. Interloqué,
l´Allemand retarde sa montée dans la voiture, ce qui le sauvera.
Un second ajout dénaturera encore davantage la nouvelle écrite par Vercors. Au moment où l´officier allemand prend définitivement congé, Jeanne ne peut retenir une larme.
La nouvelle de Vercors se voulait un texte dans lequel le personnage de Jeanne représentait l´absolu de la Résistance qui commencait à s´affermir face à l´occupant
allemand. Le mot "Adieu" qu´elle finira par prononcer en réponse à celui de Werner ne permet en aucun cas de soupconner ses sentiments les plus intimes. Cette larme est plus qu´un contre-sens ;
c´est un outrage au texte de Vercors. Elle anéantit et annihile d´un trait ce qu´affirmera le Tchèque et poète Vladimir Holan : " Le silence lui-même a
quelque chose à taire." Affirmation que ni le poète francais René Char ni le poète de langue allemande
devenu Francais Paul
Celan n´auraient reniée.