Comment en mon âge "faire bien l´homme et dûment ?" ( Montaigne )
J´ai depuis peu dans la maison voisine à la mienne un voisin nouveau. "Depuis peu" est tout relatif car il a emménagé bien avant les deux étés derniers. Nous sommes donc voisins
depuis environ deux ans. Il a coupé dans son jardin les deux arbres qui étaient comme les siens les miens : un prunier sur la droite et un pommier sur la gauche. Il a
agrandi et consolidé sa terrasse d´un beau plancher de bois brun, et entrepris d´y mettre devant, un plan d´eau d´où jaillit un jet que je trouve d´une hauteur beaucoup trop
minuscule, pour ne pas dire quelque peu ridicule ; mais je garde pour moi ces deux adjectifs, et ne tiens pas à l´accabler davantage en cherchant à évaluer à tort la
hauteur exacte de son jet ; mais il monte encore moins haut en ce début de printemps qu´à la fin de l´automne dernier quand il a été installé. Le reste des aménagements de la pelouse
n´ont été repris que depuis les derniers jours, après les congés de Pâques de cette année.
Chaque fois que je vois ce voisin au sortir de sa maison chercher son courrier, j´incline la tête en murmurant un bonjour poli par habitude, identique à celui que je peux dire lorsque je
rencontre depuis plus de dix ans mes autres voisins. Le soleil depuis peu recommence à chauffer l´air et la terre et le ciel. Son épouse peut en profiter, lisant dans un fauteuil de jardin de la
même couleur que celle du bois de la terrasse un magazine qui n´est en fait qu´un prétexte pour profiter du premier soleil de l´année ; car elle ferme souvent les yeux. Comme les jours
précédents, je l´ai saluée hier dimanche 15 avril d´un de mes bonjours polis accompagnés d´une légère inclinaison de la tête. J´avais reçu les deux jours précédents une amie de longue
date venant d´une partie de la Norvège que je connais bien pour y avoir vécu cinq ans, de 1972 à 1977, la Norvège occidentale. Durant ces deux jours nous avons plusieurs fois été sur mon
balcon, et elle et son mari avaient donc pu entendre que mon amie parlait son propre dialecte, bien différent de celui d´Oslo. Pour la première fois depuis deux ans, cette épouse
a fait plus que répondre à mon salut. Elle a engagé la conversation. Son mari, qui était occupé à arracher sa haie du fond de son jardin, s´est alors rapidement rapproché de nous, et nous
avons pu dès lors échanger d´autres politesses que de simples bonjours.
C´est un cuisinier de profession, non dans un hôtel ou un restaurant de la capitale, ni dans un bateau organisant des croisières plus ou moins de luxe dans les mers du Nord ou du globle, mais un
cuisinier qui travaille dans la restauration et qui livre souvent dans les innombrables réceptions, notamment les réunions diplomatiques qui peuvent se tenir dans le bel aéroport de moins de
10 ans situé dans la prériphérie d´Oslo, Gardermoen. Je le croyais à la retraite comme moi car je le rencontre souvent depuis un an environ dans la
journée, mais il est en réalité en congé de formation pour développer ses connaissnaces et devenir expert-comptable dans la profession de la restauration. " Ayant piéça franchi les [6]0 ans"
- pour citer et paraphraser à nouveau Montaigne - je trouve merveilleux de voir en lui plus qu´un jardinier occasionnel. Il ne fait pas qu´occuper une vieillesse bien
méritée, mais il se ressource, se détend et se rassemble en son jardin tout en développant ses compétences professionnelles. Heureux pays qui permet depuis longtemps une réelle
formation durant la vie entière. Il aménage ainsi tout autant sa vie que son ménage et son jardin par plaisir.
J´ai cependant osé lui dire que je trouvais du dommage dans le fait d´avoir coupé ses arbres, et qu´il était triste de voir qu´il persistait en arrachant sa haie de pareille façon en cette
journée de printemps où le soleil chauffait déjà comme si c´était l´été. Mais loin d´insister sur la hauteur minuscule de son jet d´eau qu´il voulait volontairement petite afin
que le jet ne dépasse jamais les limites du plan, je me suis mis à lui parler des pies, merles et rouge-gorges qui venaient s´abreuver dès le lever du jour, dormant peu. Il a aussitôt
voulu savoir si ces oiseaux se baignaient ; ce que je ne pouvais dire, car toutes les fois où je me suis montré sur mon balcon, je n´ai fait que faire fuir merles, rouge-gorges et autres oiseaux
plus gros. Comme suite à ma réponse, sa volubilité s´est considérablement accélérée, et il a longtemps expliqué son intention d´installer autour du plan et de son jet d´eau un parterre de
fleurs qu´il voulait terminer d´ici quatre ou cinq semaines, c´est-à-dire avant la
traditionnelle fête nationale du 17 mai, que tout Norvégien célèbre avec ferveur, qu´il vienne du Nord, du Sud, de l´Est ou de l´Ouest.
Pour changer de sujet, je lui ai alors demandé s´il avait des petits-enfants. - "Oui ! " s´est-il aussitôt écrié, donnant encore plus de vie à tout son visage et son corps, car il
écarta les bras pour indiquer l´âge et la taille de sa petite-fille : -"Trois semaines ! Et grande comme ca !" indiquant ainsi une taille approximative de 50 centimètres. Le jeune époux de la
princesse du pays Märtha Louise s´est rendu plus sympathique à l´ensemble des Norvégiens avec cette réplique et ce geste quelques heures après la naissance de sa fille il y a un an ou deux
devant les journalistes rassemblés à l´entrée de la maternité. Ma remarque - " Comme Ari Behn ! " fit rire son épouse, et nous avons tous les trois parlé ainsi de choses et d´autres un
bon quart d´heure, eux avec leur intonation, leur vocabulaire et leur dialecte
particulier de la Norvège occidentale et moi avec mon accent francais que
j´ai gardé, comme mon voisin n´a pas manqué de me le dire, malgé mes 35 ans passés en Norvège.
A revenir sur cette journée pleine de chaleur dans tous les sens du terme, il me semble que nous avons comme entamé un début de rapports allant au-delà d´un voisinage simplement bienséant et
bienveillant : un respect mutuel où chacun écoute la voix propre de l´autre et son parler singulier ; lui de Volda en Norvège occidentale, région que
je connais assez bien pour y avoir été souvent en tant que lecteur itinérant de francais entre 1981 et 1986, mais aussi pour y avoir voté par procuration entre 1972 et 1977, enseignant alors dans la
région : d´abord un an dans dans un lycée particulier, celui de Nordfjordeid, puis quatre ans dans un lycée plus habituel, celui de Førde. Il me paraît clair que nous avons comme cherché à établir des
régles qui "obligent", lui en permettant aux oiseaux de venir s´abreuver et se désaltérer, moi en taisant mes remarques critiques après avoir mieux compris ses intentions. En fin de conversation,
je lui ai signalé que je venais d´acheter deux plants différents de myrtilles, un Bluetta et un Patriote ; ce qui permettra aux deux plants placés à environ
75 centimètres de distance, de donner pendant les 40 ans environ de vie des myrtilles, d´abondantes baies chaque année durant un des mois de l´automne ; un peu, ai-je ajouté,
comme si c´était deux villes jumelées de deux pays différents qui cherchaient à resserrer des liens déjà existants, même si les différentes cultures et les modes de vie les avaient séparés
pendant de nombreuses années.
En terminant notre entretien de bon voisinage d´un quart d´heure au moins, mon voisin n´a pas manqué de le clore avec une expression de trois mots fort difficiles à traduire en francais en aussi
peu de mots, et que je n´avais pas entendue depuis bien 25 ans, mais qui en dit long sur les règles qui obligent ceux qui cultivent leur bon voisinage : "Merci pour le bout de
conversation que nous avons eu ensemble aujourd´hui " ( = Takk for praten ).