Présentation

Recommander

Citations

1) "Il y a plus de vérité dans les souvenirs que dans la notation quotidienne." (Roger Martin du Gard)

2) "L'enfance, c'est d'abord l'intensité." (Philippe Delerm)

3) "L'Art ne restitue pas le visible, il rend visible." (Paul Klee et Nathalie Sarraute)

4) "Il y a des jours où les citrouilles ne sont que des citrouilles." (Philippe Delerm)

Psychanalyse/Psychiatrie

Mardi 31 mars 2009 2 31 /03 /2009 10:18
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Psychanalyse/Psychiatrie - Voir les commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander - Communauté : Livres et souvenirs de lecture


Je me souviens
... de Boris Cyrulnik (L´Esprit du Temps, 2009, 85 pages, 9,5 €) est profondément émouvant. Cet opuscule de moins de 100 pages est très différent de ses ouvrages précédents. Il renvoie évidemment au Je me souviens de Georges Perec, mais plus encore au poignant W ou le souvenir d´enfance du même Perec dans lequel la partie purement autobiographique commence par cette phrase : "Je n´ai pas de souvenir d´enfance."

Le Je me souviens ... de Boris Cyrulnik est très oral. Il reprend en effet le récit qu´il a été amené à faire grâce à l´insistance de Philippe Brenot, psychiatre comme lui, mais aussi écrivain, directeur littéraire des Editions L´ Esprit du Temps et ... jazzman. Ce texte est donc, si l´on peut dire, la transposition d´une improvisation jouée à deux voix. Les mots-clefs sont ceux qu´un enfant a retenu toute sa vie sans vraiment savoir pourquoi et sans même savoir ce qu´ils signifiaient. Le plus lancinant est sans doute celui qui ouvre le premier chapitre : Pont Dora, Pondaurat ; - et tout ce qui lui est lié : des moutons qu´il fallait compter, l´âne qui voulait toujours mordre, l´eau tirée du puits, Adèle la bossue, dormir dans la paille ... La mémoire traumatique n´est pas la mémoire normale. Elle transforme, amplifie, minimise. Elle est faite de détails extrêmement précis autour desquels on recompose une histoire qui se veut cohérente ; on arrange ; on surinvestit ; - et en même temps, on occulte ce qui fait souffrir ; on scotomise : ce qu´on appelle le déni.

L´émouvant dans ce récit est que Boris Cyrulnik abandonne pour la première fois de sa vie sa carapace de psychiatre éthologue pour se pencher, sous les auspices de Philippe Brenot, sur son propre passé ; et chercher à comprendre comment les traumatismes les plus destructeurs de la petite enfance peuvent aussi éveiller en nous des stratégies de survie qui remontent sans doute à notre mémoire ancestrale. De manière plus personnelle et intime, il cherche à comprendre son refus fondamental, depuis qu´il est tout petit, de se laisser dicter ce que confusément il sentait être totalement contraire à son tempérament, à savoir :  écouter aveuglement les adultes qui lui intimaient d´obéir et de se soumettre. D´où, après son arrestation traumatique, son désir effrené de s´échapper et de vivre.

Admirable est le récit de son évasion, à la synagogue, où se mêle, à la beauté du jour, des souvenirs dérisoires ; - et que lui, enfant, a retenu pour toujours : des boîtes de lait Nestlé, une couverture, le Z d´un panneau de bois de toilettes dans lequel il s´est glissé jusqu´au plafond pour se recroqueviller et se faire oublier ; et puis, un peu plus tard, l´évasion proprement dite où le hasard et la chance ont joué : une infirmière qui n´en n´était pas une, une ambulance qui s´est avérée être une camionnette, une mourante gisant sur un matelas sous lequel il s´est glissé ; - et puis, un invraisemblable officier  allemand.

Mais le plus fascinant, à mes yeux, est un passage pudique où Boris Cyrulnik met en lumière l´attachement sécure que sa mère a certainement eu pour lui dans les premiers mois de sa vie ; - ce qui explique pourquoi et comment le tout petit Boris est devenu ce qu´il est aujourd´hui : un être chaleureux et attentif où l´humour, l´ironie et la dérision 
permettent à beaucoup d´épancher leur souffrance et d´entamer avec lui un retour salutaire sur soi.


[ Illustration : Boris Cyrulnik souriant ]

Mardi 28 octobre 2008 2 28 /10 /2008 10:53
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Psychanalyse/Psychiatrie - Voir les commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander - Communauté : Livres et souvenirs de lecture


Autobiographie d´un épouvantail
, du neuropsychiatre éthologue Boris Cyrulnik (Odile Jacob, 2008, 279 pages, 22,50 €) se lit aussi facilement et avec autant d´intérêts que tous ses ouvrages précédents, notamment son plus grand succès Les Vilains Petits Canards comme l´optimiste Parler d´amour autour de gouffre  ou encore  De chair et d´âme , paru il y a trois ans.

Il reprend dans ce dernier ouvrage son concept désormais bien connu de résilience pour l´élargir; la résilience ne concerne plus seulement l´individu qui, après un trauma qui l´a fracassé, revient sur ce trauma pour le métamorphoser grâce à un récit réorganisateur du Moi, mais peut aussi s´appliquer à toute une société terrassée par un traumatisme social ou historique tel un génocide, - et qui cherche, en exorcisant son passé, de redonner vie à tous ses membres divisés. Il y aurait même plus : la planète Terre elle-même n´avancerait que par suite de catastrophes successives. Il ose donc affirmer : "le chaos, en ce sens, est déterministe." (p. 37). C´est dire aussi que l´on peut parler de "résilience naturelle." 

Par définition, le trauma fracasse. Rien ne peut donc l´effacer. Personne ne peut non plus faire qu´il n´ait pas eu lieu. Mais pour repartir, il est nécessaire que l´individu blessé revienne sur son trauma pour réorganiser son Moi. Il en est de même des sociétés. Elles ne peuvent ignorer leur passé. Seul un travail de mémoire permet de panser les plaies. Et quand un tsunami, un séisme ou une éruption volcanique, ravage toute une partie d´un pays, la nature elle-même met en place une nouvelle stratégie qui n´efface pas totalement l´événement dévastateur, mais le surmonte en l´absorbant. "Le pouvoir créateur du monde vivant ne fait jamais réapparaître la vie sous le même aspect. Après le chaos, il en invente d´autres."(p.38) Quelle foi en la vie !

La résilience, pour un individu comme pour une société, est une nécessité de survie. Ce qui diffère, ce sont les formes qu´elle prendra : elle dépend d´abord du développement préalable de l´individu et de la société avant le surgissement du trauma ; elle dépend ensuite de la nature du trauma proprement dit ; elle dépend enfin des tuteurs de résilience qui se mettront en place après l´événement traumatique ou la catastrophe.

Rien n´est irrémédiable. Ce qui est premier, là où sourd le moindre souffle de vie,  ce sont les facteurs d´adaptation.

On survit d´autant mieux à un tsunami qu´on participe activement à la reconstruction du pays ravagé. Ceux qui reçoivent passivement une aide sont moins bien armés pour surmonter ensuite le dommage subi. Mais l´affrontement dans l´instant est plutôt un déni qu´un comportement prédictif de résilience.

Le chapitre "Le bonheur des pervertis"met en évidence que les bourreaux sont pour la plupart des êtres suradaptés ; ils ne font qu´obéir aux ordres et accomplir leur devoir de zélés serviteurs de l´Etat. C´est dire que parmi les pervertis les plus endurcis, les malades mentaux sont statistiquement les moins nombreux. Boris Cyrulnik démontre ainsi avec bonheur que si un pervers peut sans remords faire souffrir autrui, c´est parce que, affirme-t-il, il n´a pas reçu dans sa mémoire biologique l´empreinte de l´Autre qui le porte ailleurs que vers lui-même. Indirectement, il démontre qu´il est toujours permis d´espérer : après l´horreur la plus inhumaine, la grandeur invincible face à cette horreur réapparaît avec plus d´accuité.

Reste que dans son chapitre "Les perroquets de Panurge" Boris Cynulnik ne cache pas qu´on ne devient par normal impunément. Le conformisme, le suivisme verbal, l´obéissance panurgique, le grégarisme intellectuel, le faire comme tout le monde, le bonheur que donne l´obéissance sont des facteurs indispensables de sociabilité qui permettent à tous une adaptation à moindre frais. La désobéissance, au contraire, nécessite une plus grande force de caractère. Le discours ambiant lénifiant engourdit la souffrance. Mais il ne permet pas de la surmonter. Ce qui seul permet de la dépasser et donc à nouveau d´affronter la douleur de la vie, c´est d´y revenir, non, cependant, pour la revivre une seconde fois, mais pour la maîtriser en toute connaissance de causes, - et faire d´elle un projet social, politique, philosophique ou artistique. Et quand c´est une société toute entière qui est blessée, seul un devoir salutaire de mémoire peut lui permettre de ressouder ses membres déchirés.

Vient le dernier chapitre intitulé "Les enfants cachés". "Le déni et le mutisme permettront d´éviter la mémoire douloureuse, mais non de donner sens à l´insensé"(p.221).  Ce qui signifie qu´il y a un déterminisme verbal et que l´entourage du blessé joue un rôle dans la métamorphose qui permet le processus de résilience. À vouloir taire la blessure vécue, c´est empêcher le traumatisé de tricoter son retour à la vie. Pour repartir et transformer son trauma en nouvelles données de départ, il doit en analyser les recoins, quitte à les embellir. ll ne s´agit donc pas, encore une fois, de revivre la souffrance passée, mais de ne pas exclure d´en jouir pour la dépasser enfin définitivement.  Curieux couple, puisque le sado-masochisme ne peut être occulté.

Reste que le développement préalable de l´individu traumatisé et la manière dont les tuteurs de résilience se manifesteront après le surgissement du trauma sont essentiels pour expliquer comment s´opère la réorganisation du Moi.

De tout temps et dans toutes les sociétés, le masque a eu une fonction double. Il peut  dissimuler une tare, un défaut, une plaie purulente. C´est le cas quand un être meurtri se prend pour un épouvantail. Le masque peut aussi remodeler un visage et même, par jeu, de permettre à celui ou à celle qui le met de vivre une autre vie qu´il ne soupçonnait pas. Il convient donc de ne pas négliger le détail du tableau de Sir Joshua Reynolds Le Quatrième Duc de Marlborough et sa famille (1777-1778) que l´éditeur a mis en page un de couverture de nouvel ouvrage de Boris Cyrulnik. Deux petites filles affrontent différemment du regard un masque de famille. L ´une semble prendre ses distances, même si une main adulte cherche à la protéger ;  l´autre est plus audacieuse : elle touche le masque et il y a en son air comme une envie mêlée de crainte. Il en  est de même pour tout traumatisé : le retrait peut sembler au premier abord la solution de sagesse. Mais l´affrontement permet seul d´appréhender vraiment la vie.

Mercredi 30 janvier 2008 3 30 /01 /2008 08:26
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Psychanalyse/Psychiatrie - Voir les commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander - Communauté : Livres et souvenirs de lecture

Faut-il avouer, pour citer un personnage de D.H. Lawrence dans L´Amant de lady Chatterley qui détourne une citation de Renoir : je peins avec mon pénis ? Pour le moment, c´est incontestablement avec lui que j´écris. Comme le montre fort bien un dessin licencieux du graveur oublié Raoul Serres (1881-1971) http://img347.imageshack.us/img347/8370/stern0088ay.jpg

C´est Montaigne, en citant Diogène, qui a introduit dans la langue francaise le mot masturbation. Il critique dans son long chapitre Apologie de Raimond Sebond (II, 12) des Essais les évidences et les éternels poncifs du sens commun. Il souligne la liberté des opinions philosophiques touchant le vice et la vertu. C´est ainsi qu´il cite Diogène : Car Diogène exercant en public la masturbation, faisait souhait en présence du peuple assistant, de pouvoir ainsi saouler son ventre en se frottant. Diable !

Montaigne ne dit rien sur lui. Il n´est pas libertin. Il est libre penseur. Mais parle-t-on impunément de la masturbation ? Certes pas, comme l´affirme  sans fausse honte Philippe Brenot dans Eloge de la masturbation (Zulma,2002 (1997), 125 pages, 6,15 €)

J´ose emboiter son pas.

Je savais certes que l´onanisme remontait à La Bible et Onan. Mais c´est en lisant les articles onanisme et masturbation publiés dans l´encyclopédie libre Wikipédia que j´ai vraiment compris ce que Philippe Brenot tentait d´expliquer après avoir cité le passage de la Genèse concernant ledit Onan (XXXVIII). Comme quoi l´exégèse de La Bible a encore de beaux jours devant elle. 
BrenotMasturbation.jpg
Depuis que j´écris dans ce blog, je sens le pressant besoin non seulement d´enrichir mon vocabulaire mais surtout de m´assurer du sens exact des mots dans leurs diverses acceptions. Voilà pourquoi j´ai récemment acquis la dernière édition
 du Nouveau Petit Robert 2008. Fellation s´y trouve enfin comme je l´ai par ailleurs signalé. Je trouve cependant chagrin qu´il ne signale pas que Flaubert enfant utilisait emmerdant dans une lettre à un ami bien avant la date indiquée par le dictionnaire.

Je trouve plaisant que l´Académie francaise ait attendu 1835 et la sixième édition de son dictionnaire pour introduire le mot masturbation. Vu les moeurs de l´époque, je lui pardonne de confondre encore onanisme et masturbation. Mais que le Nouveau Petit Robert 2008 reprenne la même erreur me laisse coi. 

Aveu pour aveu, je n´ai pratiqué qu´une seule fois dans ma vie le coït interrompu, autrement dit l´onanisme. J´avais vingt-deux ou vingt-trois ans. Le désappointement physique et verbal de celle qui était avec moi cette nuit-là m´a dissuadé pour toujours de renouveler l´expérience. Gide que j´aime depuis que je l´ai découvert à quinze ou seize ans, remarque dans Si le grain ne meurt que je cite de mémoire, qu´atteint pas le grand âge, il n´a toujours pas compris comment son corps fonctionnait. Je n´ai pas sa science introspective, mais l´énigme du mien est un étonnement de tous les jours. Mëme si j´ai éprouvé à mon corps défendant que la mécanique des femmes et leur rhétorique étaient encore plus compliquées...


.

Mercredi 14 mars 2007 3 14 /03 /2007 10:58
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Psychanalyse/Psychiatrie - Voir les commentaires
- Recommander

Parler d´amour au bord du gouffre n´est pas le dernier livre du neuropsychiatre, ethologue et psychanalyste Boris Cyrulnik. La première édition date de 2004. Il est donc antérieur à De chair et d´âme paru chez le même éditeur Odile Jacob en 2006. Mais il se lit avec très grand plaisir comme tous les livres de Boris Cyrulnik, car il y a chez lui de l´écrivain. Sa langue est acérée, belle et émouvante, comme tout ce qu´il écrit depuis Les Nourritures affectives ( 1993 ) et Les Vilains Petits Canards (2001 ), plus accessible.

Parler d´amour au bord du gouffre analyse essentiellement la situation de tous ceux qui ont subi un trauma majeur, comme par exemple les victtimes d´inceste qui osent en parler 30 ans après ; les déportés qui n´ont pu parler de leur épreuve et de leur survie qu´à partir du moment où les historiens et les médias sont revenus 40 ans après sur la honte de l´Histoire, non pour ré-ouvrir une blessure mais pour essayer de la circatriser en mettant la plaie à nu ; les enfants de ces femmes francaises qui ont aimés des Allemands occupant un pays pas encore véritablement résistant ; ou des enfants-soldats ayant échappés au génocide du Rwanda. Et qui, - seconde condition promordiale - après ce trauma tu,  mais non oublié, le métamorphose en traumatisme, c´est-à-dire qu´ils en font une représentation par un récit, que celui-ci soit oral, écrit ou représenté. Autrement dit, qu´ils "tricotent leur résilience" et surmontent leur blessure en continuant de vivre, malgré tout et tout compte fait.

Il y a deux pages lumineuses sur Georges Perec. On se souvient peut-être que celui-ci, après la disparition de son père juif engagé dans la Légion étrangère en 1939, puis la disparition de sa mère juive qui l´avait mis dans un train pour lui faire gagner un lieu sûr, décide à l´adolescence de devenir écrivain. Il sort ainsi de l´hébétude de son enfance. Et par la même occasion, il donne une sépulture à ses parents en parlant d´eux dans ses livres. Il n´y avait ni trauma, ni traumatisme, mais simple disparition ; jusqu´au jour où il réveille la blessure en écrivant ses souvenirs d´enfance. Ce qui devient un traumatisme. Pour y échaper, il modifie alors son projet initial en un texte à deux pistes : un texte de fiction et un texte autobiographique. Ce sera W ou le souvenir d´enfance. Je ne renie pas ce que j´ai écrit dans mon mémoire de maîtrise "Lire Perec. Espace et Ecriture" ( Université d´Oslo, automne 1978 ).

Boris Cyrulnik analyse fort bien l´écriture de Perec. Il ne s´agit pas de ruminer la souffrance passée, mais de renouer un fil brisé avec des disparus, connus réellement ou non, mais qui vous ont engendré. Revenir sur une blessure, certes, mais la dépasser après un travail conjoint de mémoire et d´écriture. D´accepter un certain traumatisme, d´accepter une première représentation et tricoter dessus, maille après maille, mot à mot ;  se retourner derrière soi pour savoir où l´on va.

Diable d´homme que ce Boris Cyrulnik, habile comme le malin.

Il ne faut pas oublier que le neuropsychiatre et psychanalyste Boris Cyrulnik est aussi éthologue. Les perceptions sensorielles préverbales du foetus et du nourrisson s´imprégnent déjà dans son cerveau ; ce que Freud, dans une prodigieuse anticipation sur les recherches éthologiques récentes, a pressenti en parlant de "roc biologique de l´inconscient". Ces sensations inscrites dans le cerveau peuvent  par surprise ressortir  lors des rêves, des lapsus ou des actes manqués. Elles peuvent être de simples tressaillements, de minuscules gouttelettes de rosée ; mais aussi des relents. Il s´agit alors, pour peu qu´on le veuille, d´interroger cet inconscient cognitif ( et non psychanalytique ou freudien ), pour reprendre ce que Boris Cyrulnik cherche à imposer en tant qu´éthologue et neuropsychiatre féru de psychanalyse. Autrement dit, de remanier l´ancienne représentation pour en faire une nouvelle ; nouvelle représentation qui peut tout aussi bien cerner de plus près une ancienne "vérité" , ou au contraire s´en éloigner. Le tricoteur de résilience ou l´écrivain, n´est ni historien ni archéologue, mais il procède de la même manière : il retravaille une image du passé pour en donner une nouvelle après avoir découvert un nouveau document d´archives ou mis à jour une amphore brisée ou non. "Le récit est l´instrument par lequel l´individu cherche à forcer son destin"  (J.-C. Kaufmann, cité par Boris Cyrulnik, page 115).

Mercredi 7 mars 2007 3 07 /03 /2007 08:28
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Psychanalyse/Psychiatrie - Voir les commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander

Le Génie et la Folie de Philippe Brenot, Odile Jacob, 2007( 246 pages ), est la reprise augmentée et mise à jour du livre du même auteur paru aux éditions Plon en 1997. C´est l´ouvrage d´un psychiatre écrivain, mais aussi d´un grand lecteur qui ne méconnaît pas ses classiques, d´Aristote à  Montaigne et Rimbaud. Il cite aussi amplement les psychiatres et psychanalystes comme Kretschman, Freud et Didier Anzieu ainsi que d´autres plus récents comme le Boris Cyrulnik bien connu du grand public avec des oeuvres accessibles comme  Les Vilains Petits Canards ou plus difficiles comme De Chair et d´Âme., ou moins connu comme Marc-Louis Bourgeois avec son dernier ouvrage Manie et Dépression. Qu´il ait une plume d´écrivain se sent dès l´introduction grâce à des phrases simples, riches et fermes ponctuées de citations d´auteurs les plus reconnus.

[ Albrecht Dürer, Melancolica, 1514 ]

Il analyse avec pertinence la vie mouvementée des créateurs, romanciers, poètes, peintres  et compositeurs de l´Europe et du monde occidental ; ceux qui nous ont laissé des oeuvres qui constituent notre bonheur de lecteur, d´auditeur et d´amateur de musées ; ceux dont les oeuvres font partie du patrimoine de l´humanité et nous aident à vivre quand nous-mêmes sommes légèrement déprimés ou au contraire sommes dans une phase de bonne humeur qui remplit de joie les proches qui doivent nous supporter tous les jours.

Les causes de ces sautes d´humeur que nous pouvons avoir et que nous avons réellement tous un jour ou l´autre, peuvent atteindre des hauts et des bas vertigineux chez les êtres d´exception qui ont contribué à enrichir sans conteste l´héritage de l´humanité : elles sont à la fois constitutionnelles à notre être, souvent génétiques et donc familiales, et une réaction psychologique aux épreuves de l´existence et divers conflits de la personnalité. La mort d´un père, d´un être cher, une mère défaillante, envahissante ou castratice, le deuil, le divorce, et n´importe quel conflit psychologique réel, imaginaire ou phantasmé de l´enfance sont des facteurs non négligeables. Mais ce n´est qu´une potentialitée. L´oeuvre est certes en partie une réponse à un choc affectif initial. Mais l´esprit créateur l´entretient d´une manière narcissique par un travail constant et acharné. Parfois avec jouissance, souvent avec douleur et presque toujours, avec une souffrance qui alterne avec des phases d´exubérance de plus ou moins haute intensité ; ce qui explique que l´on a longtemps parlé de psychoses maniaco-dépressives, et appelé auparavant génies ou fous tous ceux qui étaient atteints de ces troubles bipolaires comme on les appellent plutôt aujourd´hui. A la différence près que le génie est souvent un fou que la rumeur publique a reconnu socialement.

L´objet de ce livre est clair : c´est de dégager en quoi la psychopathologie est fréquemment associée au génie et à la création , - mettant également clairement en évidence qu´il y a des différences notables entre les écrivains qui manient le verbe, et ceux qui s´expriment dans le non-verbal comme le peintre ou le compositeur. Le "génie" est d´une "constitution" différente lorsqu´il touche à la nature des mots, au sens ou seulement à l´émotion. Philippe Brenot ose poser la question suivante : la musique protégerait-elle de la folie ? ( page 164 )

Notre psychiatre inspiré passe en revue les oeuvres des plus grands, de l´inspiration divine d´Abraham au pessimisme dépressif de Stephan Zweig, en passant par  tous les poètes et romanciers, de Kafka à Baudelaire et Rimbaud ; tous les peintres, de Léonard de Vinci à Michel-Ange et Van Gogh ; tous les compositeurs de Mozart à Beethoven et  Robert Schumann ; sans oublier Dante, Lord Byron, Goethe et Ibsen ; ni quelques femmes comme Camille Claudel ou Marguerite Duras.

On parlait autrefois de psychoses maniaco-dépressives. Cette terminologie est aujourd´hui abandonnée. On parle plutôt de troubles bipolaires ou de variations de l´humeur. Le plus remarquable est qu´Aristote est plus que jamais actuel. Il est le premier, avec son Problème XXX, à avoir clairement vu le lien entre les phases alternatives de mélancolie et d´exaltation qui habitaient les êtres d´exception, à commencer par le premier d´entre eux,  Socrate, et la création. Aristote évite ainsi l´opposition réductrice du génie et du fou, amplement développée à partir du siècle des Lumières par Diderot.

Le remarquable dans ce livre décapant, joyeux et jouissif qui dispense un gai savoir, c´est qu´il passe en revue tous les arts et toutes les oeuvres des plus grands, ceux que l´ont a lus ou relus, copiés et recopiés, écoutés, interprétés et plagiés de siècles en siècles. Tout en posant la question qu´il faut poser pour certains : faut-il ou non soigner ? Le psychiatre féru de littérature et autres beaux arts qu´est  Philippe Brenot ne se dérobe pas. Fallait-il enfermer Artaud ? "Fallait-il interner Camille Claudel pour la sauvegarder ou pour préserver son entourage ?" ( page 177 ). Question à laquelle on ne pourra jamais répondre.  Il ajoute cependant qu´on enferme moins aujourd´hui. Et précise avec fermeté : "Il n´est pas question de soigner la folie de peur d´étouffer le génie" ( p. 175 ). Il fait aussi remarquer que le problème est un peu différent quand le créateur demande lui-même à être soigné, comme par exemple Robert Schumann ou Edvard Munch. Sujet souvent tabou, tant pour la famille que pour les biographes désireux de préserver la mémoire des grands hommes devenus gloires nationales. Après avoir consulté le Dr. Jacobsen à Copenhague, Edvard Munch voit ses crises d´angoisse s´atténuer, ses délires diminuer, ses dépressions s´amenuiser. Bien. Mais sa peinture a changé et ses gravures et lithographies ne font que reprendre les thèmes précédents. Sa créativité est tout simplement estompée. Et s´il est admis que Rimbaud a volontairement mis fin à son long dérèglement de tous les sens pour renouer le fil dénoué de sa vie de voyant et retrouver un certain équilibre et une certaine stabilité, il n´empêche que l´on peut sans doute dire que ses lecteurs y ont perdu au change. Rimbaud n´a pas pour autant rompu totalement avec lui-même : son errance a pris d´autres chemins qui lui ont fait parcourir les terres inconnues peu fréquentés et même guère fréquentables d´Abyssinie ; il  devient en effet traficant d´armes et peut-être même convoyeur d´esclaves Noirs. Cela n´enlève rien à sa poésie qui lui fait embrasser l´aube d´été. 

Moins dramatique est le renoncement de Mauriac. Reste que son Bloc-Notes , face à son oeuvre romanesque, est un abandon, pour ne pas dire une désertion. Philippe Brenot ne laisse planer aucun doute à ce sujet : c´est  "pour raison de sécurité" ( p. 205 ) que Mauriac se range.

La conclusion de Philippe Brenot est à la fois troublante, provocatrice et pleine de bons sens : c´est à l`être d´exception, au génie créateur que l´on doit la marche de l´humanité, marche qui se fait par bonds successifs comme ces sautes d´humeur que nous avons tous, sans toujours savoir pourquoi elles surgissent, d´où elles viennent et encore moins où elles nous mènent.

Calendrier

Décembre 2009
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Qui suis-je ?

Professeur francais retraité du Secondaire dans le système scolaire norvégien qui a effectué des remplacements à l´Université d´Oslo (UiO)  comme chargé de cours à tous les niveaux. 
Attaché linguistique / Lecteur itinérant ( reiselektor ) pendant cinq ans.

Rechercher

 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés