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Citations

1) "Il y a plus de vérité dans les souvenirs que dans la notation quotidienne." (Roger Martin du Gard)

2) "L'enfance, c'est d'abord l'intensité." (Philippe Delerm)

3) "L'Art ne restitue pas le visible, il rend visible." (Paul Klee et Nathalie Sarraute)

4) "Il y a des jours où les citrouilles ne sont que des citrouilles." (Philippe Delerm)

Souvenirs d'homme jeune

Mercredi 2 mai 2007 3 02 /05 /2007 10:23
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Souvenirs d'homme jeune - Voir les commentaires
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Le fils de la maison avait atteint les sept ans. Il pouvait donc commencer à aller à l´école. A l´époque, entre 1972 et 1977 en Norvège, il fallait avoir sept ans révolus pour commencer l´école obligatoire. Le débat faisait rage entre les partisans qui voulaient que l´âge de début soit 6 ans, comme alors dans la plupart des pays "avancés" d´Europe ( selon l´une de leurs affirmations qui revenait comme un leitmotiv , - comme si une affirmation martelée à l´infini suffisait à convaincre ) -, et les partisans du maintien des 7 ans révolus pour le premier jour de l´école ; partisans traditionnels un peu dépassés, mais qui argumentaient avec conviction le rôle de la mère au foyer qui se devait d´être le plus longtemps possible auprès de son enfant , de sa naissance à l´âge de la scolarité pbligatoire. Face à eux, les partisans adverses qui estimaient que le développement de l´enfant était stimulé dès son entrée dans une école maternelle, mettant en avant la réussite francaise dans ce domaine. Il n´empêche que le débat était quelque peu faussé car le nombre des écoles maternelles était à cette époque dérisoire dans le pays. J´ai oublié l´année où l´âge d´entrée à l´école obligatoire a été porté à 6 ans, mais le nombre d´écoles maternelles était alors satisfaisant dans l´ensemble de toutes les communes qui s´élèvent à 435 ( si mes statistiques sont à jour. Rien à voir, donc,avec les quelques 36.000 communes francaises.)

Pour revenir au fils de la maison qui allait pour la première fois se rendre dans une école, il s´appelait Helge. Son père, mécanicien, travaillait. Sa mère aussi. Mais elle avait eu droit à une journée libre pour accompagner son fils de 7 ans à l´ école primaire près de chez elle. Le petit Helge était un garcon déluré, vif à souhait, actif grâce à des parents attentifs et attentionnés, à la réplique facile, et qui avait toute la journée ses activités d´enfant plein d´énergie et infatigable grâce à ses jeux, ses jouets, sa collection  de petites voitures de toutes les marques, sa balancoire, ses camarades garcons et filles de son âge des maisons individuelles alentours, - et sa grand-mère paternelle qui avait son propre appartement dans ce que l´on peut appeler le sous sol de la maison (= kjellerleilighet ).

Sa mère, pour la première journée d´école de son fils, suivait la tradition. Elle l´avait habillé comme pour un  jour de fête et lui avait expliqué que c´était un grand jour ; qu´il était désormais un grand garcon. Elle aussi s´était faite belle ; et elle avait pris son appareil de photos pour immortaliser cette journée pas comme les autres puisqu´elle allait engager les 10 ans à venir, - pour ne pas  dire 13 -, de son fils Helge.

Placée à ma gauche à un repas d´anniversaire pour une dame qui célébrait ses 60 ans avec sa famille proche réunie, des amis d´enfance, d´adolescence, de jeune femme et de femme mûre, j´avais engagé la conversation sur cette première journée d´école de son fils Helge, car c´était chez elle, son mari et ses deux enfants Jorunn et Helge que ma femme Toril et moi devions passer la soirée. L´évocation de souvenirs que j´entreprends depuis une dizaine de mois ne manquent pas de me ravir de plus en plus. Ma voisine de table ne parlait que de la beauté du jour, de la tenue de son fils de 7ans habillé comme un roi, des photos prises. Je n´étais certes pas présent lors de la prise des photos et pas davantage un peu plus tard, quand tous les parents ont été invités à pénétrer dans la salle de classe pour assister  avec l´institutrice à la prise en charge de tous les enfants de 7 ans. Le soir,  l´enfant de 7 ans n´était que colère, rage et désespoir. Tout était idiot ( = dum ) : la maîtresse, la journée, les enfants, les jeux, les tables, le tableau. Il n´avait rien appris. il ne voulait pas y retourner. Sa mère n´avait aucun souvenir de ce comportement. Je ne me souvenais que de la rage et de la colère de l´enfant. Dum. Dum. Dum. Je ne chercherai pas à savoir aujourd´hui qui, d´une mère ou d´un regard extérieur étranger, a raison en cette matière.

J´ai commencé l´école à 5 ans et demi. Rétrospectivement, je considère que vu mon manque de "maturité" à l´époque, c´était trop tôt. Je n´ai cependant pas le souvenir que c´était "idiot". Helge a commencé après avoir eu 7 ans. Je n´ai jamais rencontré son institutrice. Je m´abstiendrai donc de porter un quelconque jugement sur cette première journée vécue par le petit Helge devenu suffisamment grand qu´il était en âge de commencer l´école obligatoire. Mais quand mon fils aîné Erik a eu 6 ans, j´ai tout fait pour qu´il puisse commencer son école norvégienne dès cet âge. Il a fallu pour cela qu´il passe des tests auprès d´un psychologue. Qui a refusé catégoriquement qu´Erik commence un an plus tôt par manque de "maturité". Je n´ai pas trouvé cela "idiot" mais presque. Il était déjà parfaitement bilingue et arrivait à lire quelques mots simples dans les deux langues. Etant têtu comme une mule, j´ai contourné la difficulté en lui trouvant un professeur privé de francais. Deux heures de francais par semaine, plus papa qui lui faisait réciter son alphabet francais. Quand il est entré à 7 ans dans le système scolaire norvégien, il n´a pas, à mon grand soulagement, trouvé cela "idiot". Il faut dire que son institutrice était d´une intelligence et d´une flexibilité exemplaire. Mon fils garde d´elle un excellent souvenir et elle aussi de lui, car il m´arrive encore de la rencontrer et de lui parler quand je fais mes courses. Deux ans plus tard, son école est devenue un collège. Cette instritutrice n´a pas souhaité devenir institutrice de collège. Elle a donc changé d´établissement. Pour les années qui restaient, l´école pouvait rester école primaire, mais les petites classes ne seraient pas renouvelées. Mon fils a donc pratiquement toujours fait partie de la dernière classe. Avec une nouvelle institutrice. Je ne me souviens pas de son nouveau  premier jour d´école alors qu´il avait 9 ans. Mais je me souviens de sa rage, de son désespoir et de sa colère les jours suivants. Et de la haine que je pouvais voir dans ses yeux quand le soir, j´essayais de le faire parler sur ce qu´il avait fait, appris, lu ou écrit. Il n´utilisait pas le mot "idiot", mais je pouvais voir qu´il n´en pensait pas moins. Ce qui m´inquiétait le plus c´est qu´il se fermait de plus en plus aux questions que ma femme et moi pouvions lui poser. De plus, il n´avait pratiquement jamais de devoirs à faire à la maison. Après avoir renccontré son institutrice une première fois,après plusieurs semaines bien longues d´attente, cela a été à mon tour de marmonner entre les dents "idiot"; ou plutôt " pauv´e conne".

La même année, mon second fils Nicolaï commencait l´école norvégienne, dans une autre école que celle de son frère Erik puisque cette école ne prenait plus les élèves des deux premières années. Il avait 7 ans Je n´avais pas cherché à le faire commencer à 6 ans. Après deux ans de réflexion, j´avais finalement accepté l´avis du psychologue norvégien qui mettait en avant la maturité des élèves et le souhait que les élèves, qui devaient être ensemble plusieurs années de suite, aient tous sensiblement le même âge. Argument somme toute, - et tout compte fait -, de bon sens,  et qui est, comme chacun sait, la chose du monde la mieux partagée. Comme pour la mère du jeune Helge plusieurs années auparavant, je me suis rendu avec lui et ma femme Toril à son premier jour d´école. Je n´avais pas avec moi d´appareil de photos. Mais il était habillé comme un roi. Le soir, quand il est revenu après cette première journée d´école, il était rayonnant de joie. Bavard, exalté. Il avait fait ci, il avait fait ca.

Il a  maintenant avec sa compagne Pia deux petites filles de 3 ans et demi et 14 mois, Tiril et Thea. Elles vont toutes les deux à un jardin d´enfants. Autres temps, autres moeurs. Elles sont entourées d´amour de tous les instants, ainsi que de livres, de jouets, de jeux et de rires, dans toutes les pièces et à tous les étages de leur grande maison où déambulent en toute liberté deux beaux chats. Quand l´aînée aura 6 ans, - ce qui à mon âge et au sien est demain -, je me promets de prendre avec moi mon appareil photo numérique pour permettre à tous d´avoir des souvenirs de son premier jour d´école. Mais aussi, je l´espère, de capter son sourire et sa joie et son rayonnement comme étaient ceux de son Papa il y a plus de 25 ans. Pour elle, il est fort probable que la période qui s´ouvrira devant elle ne sera pas de 10 ans , mais de 13.

J´ai enseigné près de 35 ans dans un lycée, et, - par intermittence et à trois périodes différentes, près de 10 ans à l´ Institut de Francais de l´Université d´Oslo comme assistant non titulaire. Dans le jargon de la pédagogie, on appelle la prise de contact, - la première lecon -, "la lecon zéro". J´ai toujours bien préparé cette "lecon zéro", ayant depuis longtemps en tête cette formule à l´emporte-pièces de Napoléon ( ce qui est la moindre des choses pour un caporal devenu général ) : " Méfiez-vous de la première impression, c´est souvent la bonne". J´espère avoir laissé à mes élèves et à mes étudiants autre chose que de la rage, du scepticisme et de l´ennnui, surtout quand j´avais pour désir évident d´éveiller leur intérêt lors d´un premier cours. Je pense à mes élèves du lycée particulier de Nordfjordeid, , ceux qui m´ont invité à la fameuse fête du cochon, ceux aussi parmi lesquels se trouvait celui à qui j´ai "dédié" une chanson très particulière du chanteur Georges Brassens,  et plus tard ceux du lycée de Førde, qui, sans téléphone automatique en 1973, étaient les premiers de leur famille à aller si loin dans ce qu´il convenait d´appeler, avec des agrégés et un proviseur d´un autre âge, encore lycée d´enseignement général. Autres temps, autres moeurs.

Samedi 28 avril 2007 6 28 /04 /2007 06:26
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[ Feu de tous les dangers...]

Cela faisait plus d´un an que l´on en discutait tous les jours dans les journaux, à la télévision , en famille, entre amis, entre collègues : oui ou non, la Norvège devait-elle entrer en cette année 1972 dans le Marché Commun ? J´abitais le pays depuis juillet, et les discussions étaient de plus en plus passionnées, âpres, intenses. Je ne pourrai pas voter, mais je suivais avec intérêt évident, non les débats que je ne pouvais comprendre, faute de posséder la langue, mais les discussions que je pouvais entendre entre mes collègues de lycée de Nordfjordeid grâce aux traductions de l´un d´eux ; où lors de discussions que je pouvais avoir avec ma jeune femme Toril qui voterai non. Mon opinion n´était pas vraiment arrêtée : étant Francais, je ne voyais pas comment on pouvait voter "Non" à l´entrée de la Norvège dans le Marché Commun, mais commencant à connaître la Norvège autrement que comme simple touriste, je comprenais les arguments de ceux qui voulaient voter non. J´avais été membre d´un petit parti de gauche quelques années auparavant entre 1967 et 1970, aux ESU, la section étudiante du PSU ( Parti Socialiste Unifié), mais je n´avais en rien l´âme d´un militant. J´ai donc rapidement cessé de militer activement, puis de cotiser. Mettre mon bulletin dans les urnes me suffisait, même si l´un des slogans de 1968 des situationnistes et des plus ou moins gauchistes de l´époque proclamait haut et fort : "Elections, pièges à cons !"

Ce qui était nouveau pour moi en Norvège, c´était de découvrir le sérieux, l´engagement personnel et intense de chacun dans le débat ; avec des arguments qui n´avaient rien à voir avec les affirmations sans nuances des consommateurs souvent avinés et pilers inamovibles des cafés du commerce. Ceux que je cotoyais désormais pouvaient être contre ou pour, mais ils avaient des arguments convaincants sur la souveraineté du pays que la Norvège avait acquise depuis peu puisqu´elle ne datait que de 1905, après près de 400 ans d´occupations danoise de 1523 à 1814 d´abord, puis suédoise de 1814 à 1905 ensuite. Oslo n´avait pas à s´inféoder aux technocrates et bureaucrates bruxellois. Bruxelles était encore plus loin que Copenhague : un autre monde, une autre langue, un univers de paperasseries illisibles auxquels pour rien au monde le petit pays scandinave qu´était la Norvège ne devait s´atteler.

Les arguements économiques n´étaient pas moins convaincants : les petits paysans et les petits pêcheurs de l´Ouest et du Nord de la Norvège ne pourraient survivre à la concurrence des gros agriculteurs de l´Europe des six ou des propriétaires de bâteaux-usines qui viendraient pêcher dans les eaux territoriales norvégiennes. Seuls les cadres des grandes entreprises pétrolières, bancaires, industrielles et commerciales d´Oslo et des grandes villes somme Bergen, Stavanger et Trondheim, ainsi que les gros propriétaires terriens et les armateurs qui avaient longtemps faits la richesse du pays, étaient ouvertement pour l´entrée pratiquement sans condition de la Norvège dans le Marché Commun. Ce que les adversaires considéraient  comme étant les défenseurs des puissances de l´argent.

Sur le plan politique, seuls deux partis représentés à l´Assemblée Nationale ( = Le Storting ), étaient unis dans leur engagement pour ou contre :  la Droite ( =  H  = Høyre) était clairement pour l´entrée ; le Parti Paysan ( = SP = Senterpartiet ), était contre. Tous les autres partis politiques qui siégeaient à l´Assemblée Nationale étaient déchirés entre les partisans du "oui" et les partisans du "non": les Sociaux-démocrates ( =  AP = Arbeiderpartiet ),  la Gauche ( = V = Venstre ), les Chrétiens populaires ( = KrF = Kristelig Folkeparti ). Mais parmi les opposants farouches à l´entrée de la Norvège au Marché Commun, il faut ajouter deux petits partis non représentés à l`Assemblée Nationale : le Parti Socialiste Populaire ( = SF = Sosialistisk Folkeparti ), qui deviendra rapidement le Parti Socialiste de Gauche ( = SV = Sosialistisk Venstreparti ), et qui sera par la suite influent et reconnu, et le Parti Communiste de Norvège ( = NKP = Norges Kommunistiske Parti ), aujourd´hui exsangue. Tous les partisans à l´entrée s´étaient rassemblés dans un mouvement qui s´appelait " Oui pour le Marché Commun" ( = Ja til EF ), et tous les partisans du  "Non"  dans un mouvement appelé "Mouvement Populaire contre La CEE" ( = Folkebevegelsen mot EEC ). Je retrouvais ces clivages parmi mes collègues enseignants de Nordfjordeid, mes élèves, et les amis et collègues de ma femme Toril.

Au début de l´année 1972, j´étais encore en France et jeune cadre "Animateur de formation" dans une société d´assurances. L´un de mes supérieurs hiérarchiques avec qui je parlais souvent de littérature  car il appréciait particulièrement  Claude Simon qu´il lisait sans se cacher dans son bureau, ne pouvait croire au "Non" de la Norvège. Je ne le prédisais pas, mais je l´estimais possible. Le seul argument qu´il me donnait et répétait à satiété était simple mais non dénué de bon sens : " On ne peut s´opposer à l´Histoire ", " L´Europe désormais se construit ".  A l´époque, je ne connaissais guère l´histoire de la Norvège, mais étant encore un peu sociolgue, je mettais en avant les catégories sociales norvégiennes qui étaient contre l´entrée de la Norvège dans le Marché Commun, c´est-à-dire les petits paysans de l´Ouest et du Nord, les petits pêcheurs des deux mêmes régions, les souverainistes acharnés, ainsi que les adversaires chrétiens et tous les jeunes iroquois très orientés à gauche et l´extrême gauche genre soixante-huitards.

Les deux  jours du vote ont été deux belles journées d´automne du mois de septembre, en l´an de grâce 1972. Une date devenue date-phare dans l´histoire récente de la Norvège qui se demande encore souvent qu´elle âge elle peut bien avoir, pour citer un dessin célèbre de Theodore Kittelsen. Je ne pouvais évidemment voter. Le premier jour du vote, un 24 septembre pour être précis, d´innombrables feux furent allumés sur les sommets les plus élévés du département ( ou Comté ) du Sogn og Fjordane où j´habitais. Je pouvais même en voir un du balcon de mon duplex dans la ville de Førde. Ces feux me semblaient vouloir tenir éveillées des sentinelles attentives autour d´un bivouac allumé là pour s´opposer à l´attaque surprise de quelque ennemi irréductible. Les flammes s´élevaient au loin dans la nuit scintillantte et constellée, auréolée d´une lune blême et blafarde Je pouvais même percevoir comme des bruits d´ailes d´oiseaux apeurés, des sifflements qui troublaient le silence. Des hommes passaient devant ma fenêtre et palabraient en chuchotant. Je me souviens même que l´un d´eux avait sur l´épaule une faux, et un autre une fourche. Ma femme, assise sur une chaise de jardin, formait sur le balcon un tache blanche dans l´ombre. Je fumais sans rien dire. Allumer ainsi des feux sur le sommet des monts et des collines étaient dans la Norvège de toujours une tradition qui remontait au Moyen-Âge pour avertir que le pays était en danger. Ces feux brillaient dans la nuit comme des signes de détresse pour crier une douleur sans fin : celle que poussait tout un peuple de petits paysans et de petits pêcheurs devant le risque de perdre les liens ancestaux avec une Nature mystique que Nikolaï Astrup, le peintre de la région qui mériterait d´être plus connu internationalement, a su si bien rendre dans ses tableaux où il représente des feux de la Saint-Jean. Un cri de douleur d´autant plus déchirant qu´il dénoncait aussi le sentiment de trahison qu´hommes et femmes politiques auraient perpétué en encourageant à voter "oui", en vendant la Norvège éternelle enfin souveraine aux tenors d´une Europe lointaine, urbaine et dévoyée.

Le "non" l´emporta avec plus de 53% des suffrages exprimés, et près de 80% de votants. Les deux comtés de l´Ouest Sogn og Fjordane et Møre og Romsdal, ainsi que les trois comtés du Nord, le Nordland, le Troms et le Finnmark, frôlaient ou dépassaient les 70% de "non". Un "non" sans équivoque, donc.

Un nouveau referendum fut organisé 22 ans ans plus tard, en 1994. Les partisans du "oui", influents dans la société civile et politique ne voulaient pas s´avouer vaincus. Les arguments étaient exactement les même, avec en plus plus celui de mon supérieur hiérarchique francais du printemps 1972 : " 0n ne peut s´opposer à l´Europe en train de se faire". Si je pouvais voter aux élections municipales et régionales, je ne pouvais pas le faire pour des élections législatives et encore moins à un referendum qui engageait l´avenir du pays tout entier. Je ne manquais pas cependant de suivre passionnément les débats et même de discuter avec certains de mes élèves de Terminale en âge de voter du Baccalauréat International, dans le cadre de mes cours sur les institutions européennes. Certains étaient pour, certains étaient contre. J´estimais que le vote de 1972 révelait autant, sinon plus, une mentalité qu´une simple opinion politique. Je ne voyais donc pas comment une mentalité aussi profonde venant du Moyen-Âge et des Vikings pouvait changer dans un espace de temps aussi restreint que 22 ans. En 1972, je jugeais que la Norvège pouvait voter "non". En 1994, je prédisais qu´elle voterait ouvertement "non". Je ne me suis pas trompé. Le débat n´a plus de raison d´être aujourd´hui, sauf dans certains journaux en panne de sujets ou de lecteurs nostalgiques. La Norvège est certes un tout petit pays en Europe, mais faisant partie d´une Europe du Nord riche, prospère, démocratique, à la pointe d´un savoir-faire incomparable dans certains domaines comme l´exploitation du pétrole et l´informatique ; c´est pourquoi elle est aujourd´hui si fortement écoutée sur le plan international et diplomatique. Ce qui ne l´empêche pas d´être jalouse de ses prérogatives particulières et de son identité nationale. Des différences et des inégalités politiques, économiques, régionales, culturelles et linguistiques existent toujours ; même, elles ne sont pas négligeables. Mais grâce à sa pratique régionaliste, décentralisée et démocratique à l´extrême, à tous les échelons et à tous les niveaux, comme du respect fondamental de la liberté religieuse et d´expression,  - autant que grâce à ses richesses et au savoir-faire de ses cadres et représentants politiques en phase et à l´écoute de tous les citoyens et habitants -, la petite Norvège est largement écoutée dans le concert diplomatique des nations que jouent les grands et moins grands du monde. Qu´il suffise de mentionner pour mémoire et pour conclure, la reconnaissance des droits de l´homme et de la femme, la protection de l´environnement, et son récent engagement pour entraîner les grands du monde actuels et à venir comme la Chine, la Russie, l´Inde et le Brésil à lutter efficacement contre le réchauffement de la planète.

Mercredi 11 avril 2007 3 11 /04 /2007 09:54
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[ Vadheim, Sunnfjord, autrefois ]

Tout en ayant un poste complet de professeur de Francais Langue étrangère à Førde, département ( ou Comté ) du Sogn og Fjordane en Norvège occidentale de 1972 à 1977, j´ai passé plusieurs examens pour régulariser ma situation dont un de francais en ne suivant aucun cours. Il faut dire qu´alors je n´avais à penser qu´à ma femme et moi, n´ayant pas encore de  véritables charges de famille. Mais passer l´examen final norvégien de francais "hovedfag" comme auditeur libre me semblait présomptueux. C´est donc tout naturellement que je me suis inscrit à l´Institut de Langues romanes de l´Université de Bergen. C´était oublier la distance et le temps et l´énergie ( sans parler des sommes d´argent ) qu´il fallait dépenser pour se rendre régulièrement à Bergen les jours ouvrables de la semaine.

J´avais recu par courrier postal la liste des cours de francais donnés chaque semaine. Je m´étais donc décidé à suivre des cours le mercredi, avec notamment de l´ancien francais et des cours sur  Francois Villon.

Je partais le mardi soir de Førde vers 20 ou 21 heures. Je laissais ma voiture sur le parking de la gare routière, à côté de la bibliothèque, pour prendre un car qui partait un quart d´heure ou vingt minutes  après. Un trajet de 37 kilomètres m´attendait pour gagner la petite ville "côtière" de Vadheim situé dans une anse relativement étroite et toute en longueur du Sognefjorden, le plus majestueux et le plus long fjord de Norvège avec ses 200 kilomètres qui pénètrent profondément dans les terres.

Avant même la sortie de la ville, une montée abrupte en lacets forts délicats commencait, surtout en hiver par temps de neige ou de verglas. Le car, comme les voitures, se limitaient à une vitesse de 30-35 kilomètres à l´heure. Même avec des pneus cloutés, j´ai souvent vu des voitures déraper sur le côté d´en face alors qu´elles descendaient la pente. Je m´en souviens d´autant mieux que je n´ai pu éviter plusieurs fois ce dérapage incontrôlé, malgré une vitesse réduite au maximun. Cela dit, la vue sur le centre ville, dans l´un des virages, est magnifique : on découvre des petites maisons individuelles en bois, entre des bosquets d´arbres le long du fleuve riche en truites et saumons qui traverse la ville ; et, sur le flanc de la montagne d´en face, des maisons de plus en plus cossues, imposantes et bourgeoises au fur et à mesure qu´elles occupent les hauteurs.

Le car s´élancait ensuite sur une route relativement sinueuse. Sur la gauche, se trouvait un lac gelé à partir de la mi-janvier, le lac de Langeland. Après une dizaine de kilomètres, on longeait les installations de pistes de ski et de tremplins de sauts. Par beau temps et tous les soirs les fanatiques du ski s´y retrouvaient. Plusieurs années après mon départ de la région, c´est sur une partie de ce plateau que la commune de Førde a fait construire un aéroport pouvant recevoir des avions beaucoup plus grands, et désenclaver ainsi encore davantage toute la région.

Le car s´arrêtait souvent, autant pour prendre de nouveaux passagers que pour laisser descendre des hommes, des femmes et des adolescents regagner leurs hameaux. Plusieurs de mes élèves y habitaient. Ils devaient faire chaque jour un trajet qui leur prenait aller et retour plus d´une heure. Le premier cours commencait à 8 heures. C´est dire qu´ils devaient se lever tous les jours de la semaine vers 6 heures du matin. Tous, sans exceptions, étaient les premiers de leur famille à avoir l´ambition d´obtenir l´examen d´enseigement général correspondant à celui du Baccalauréat, ce que l´on appelait à encore à l´époque "examen artium". Leurs pères et leurs mères avaient tous commencé à travailler à l´âge de 12-14 ans après les années d´école obligatoire, pour la plupart dans la ferme familiale. Au moment des moissons, des labours ou de l´arrachage des pommes de terre, il n´était pas rare de voir des élèves privilégier le travail des champs au travail scolaire. Leur apprendre le francais, qui était alors encore obligatoire au lycée, était sans doute pour certain un défi comparable à celui de devoir apprendre le latin soixante ou cent ans plus tôt. Mais pour d´autres, c´était une nouvelle fenêtre sur le monde. Pour moi, j´avais comme l´impression de vivre deux époques en même temps : la mienne propre et celle de ma mère juste après la première guerre mondiale. Initier ces élèves au francais, et, dans une certaine mesure, à une pensée autre, même élémentaire, a été dans ces années-là, plus qu´une source de joie et de bonheur : un véritable honneur. Je ne sais si je leur ai laissé quelque chose, mais eux m´ont donné beaucoup : leur soif d´apprendre et le désir de monter.

C´est vers 21 heures 30 - 22 heures 30 que partait de Vadheim le bateau pour Bergen. Il parcourait encore le Sognefjord comme alors les bateaux de lait et le bateau-bibliothèque "Epos" , qui lui, est toujours en activité. J´ignore totalement le nombre de passagers que ce bateau régulier pouvait prendre par nuit. La literie était impécable, mais les cabines étaient exiguës et le coin des sanitaires d´un autre âge. L´ odeur qui y régnait, par ailleurs, était indescriptible : un mélange âcre d´huile, de mazout, de sel marin et de bière qui vous prenait à la gorge dès que vous poussiez la porte. Elle vous donnait aussitôt l´envie de sortir. Mais l´odeur de la salle commune où l´on pouvait se faire servir quelques boissons chaudes et froides, et diverses viandes hachées surmontées d´oignons frits graisseux ( = karbonade ) ou d´un oeuf-à-cheval, n´était guère mieux, car il  s´y mêlait une odeur de saucisses, de cigarettes, de tabac gris et de cendres froides. Vous pouviez aussi vous faire servir, comme partout ailleurs, des longues saucisses genre "Strasbourg" dans une "galette de pommes de terre" ( = lompe ) ou un petit pain spécialement concu pour ce type de saucisses ( = pølsebrød ). Votre faim n´était que médiocrement apaisée ; et vous aviez pour la nuit des renvois incessants. Il fallait pourtant bien regagner votre cabine. L´odeur de tabac gris et de cendre de cigarettes froides roulées, au moins, ne se faisait pas sentir : il était en effet interdit de fumer dans les cabines.

Tant que le trajet se faisait entre les rives étroites du fjord, le bateau était stable. En revanche, dès que vous gagniez la haute mer entre des îles habitées ou battues par les vents et les flots, les vagues faisaient tanguer le bateau. S´endormir prenait un temps infini, et jamais je n´ai pu dormir correctement lors des trois ou quatre voyages que j´ai effectués entre Vadheim et Bergen.

Le bateau accostait vers 6 heures 30 du matin. J´entrais alors dans un café qui venait juste d´ouvrir et attendais l´heure de mon premier cours de francais, qui commencait, soit à 8 heurs 15, soit à 9 heurs 15. A part les heures d´attente que j´ai dû effectuer 30 ans plus tard pour renouveler mon passaport comme étranger,  jamais de ma vie je n´ai éprouvé autant que ces matins-là la véracité de l´expression "avoir deux ou trois heures à perdre ...". Lire m´était difficile, je n´avais pas vraiment de copies à corriger, et le temps ne s´écoulait pas. C´est pourtant pendant ces quelques heures que j´ai lu avec plaisir quelques pages de Rabelais dans sa langue bien à lui. C´est même sur lui que j´ai un certain temps envisagé d´écrire mon mémoire de maîtrise.

Je suivais, dans cette journée languissante du mercredi, deux ou trois cours qui duraient chacun deux heures. Je ne me souviens que d´un seul : le cours du professeur titulaire de la chaire d´ancien francais Lars Otto Grundt, ancien élève de l´école des Chartres. Un remarquable enseignant, érudit et philologue jusqu´au bout des ongles, mais intimidant au possible, et d´un humour pince-sans-rire aussi cinglant que déroutant, mais qui faisait réfléchir. - "Lisez ! " me demanda-t-il lors du premier cours où je me suis présenté. Il s´agissait de la strophe XXIV du Testament de Villon. Je n´avais aucunne notion de moyen francais, et ne savais en rien qu´il convenait de faire une différence entre l´ancien et le moyen francais. J´ai donc lu comme il m´avait demandé de lire lors de mon oral de francais de "mellomfag" qui portait sur un article fort long et ardu d´un géographe qui écrivait une fois par mois des chroniques imposibles et ultra sophistiquées dans le Journal Le Monde. Je connaissais ce géographe et lisait régulièrement ses chroniques, ayant passé en France un certificat de géographie humaine. Le jour de l´oral , il avait déclaré . " Vous savez lire !". Ses questions étaient en revanche à la fois fort retorses et très pertinentes. J´avais conscience de m´être relativement bien sorti de ses questions-traquenards. N´étant plus un adolescent, j´avais osé lui dire à la fin de l´oral : - " Vous faites souffrir !"  Il répliqua d´un trait, l´oeil percant et joyeux : - " C´est tout c´que j´sais faire !". Après ma lecture inconvenante de Villon, il dit d´un ton peu aimable, l´oeil tout autant percant mais plus froid que lors de l´oral : - "Vous lisez mal ! " Ce fut mon tour de répliquer d´un trait : - "C´est parce que j´n´ai pas compris ". Son oeil retors s´illumina. - " leschier " signifie "lécher" et a un sens érotique comme pour lécher un sexe". Les deux vers de Villon que j´avais lus signifiaient donc que Villon, dans sa jeunesse, n´avait pas craint d´être "gourmand" (= brûlé d´envie, par le plaisir ou le désir)  et  "débauché". Tous les cours de cet enseignant n´avaient évidemment  pas à chaque fois cette intensité, mais il y avait toujours quelque chose de surprenant à retenir. Les autres cours, en revanche, étaient franchement insipides.

Pour rentrer à Førde, je prenais un "Catamaran" à 16 heures 30 ( ou 17 heures 30 ), c´est-à-dire un hydroglisseur puissant et bruyant qui reliait en quelques heures différentes localités du Hordaland et du Sogn og Fjordane. Je descendais à un arrêt battu par les vents au bout d´une route qui existe encore où seules quelques voitures de particuliers et deux ou trois cars attendaient : Rysjedalsvika, au confluent de "La mer du Sogn" ( Sognesjøen ) et du "Fjord du Sogn" ( Sognefjorden ). J´avais encore 98 kilomètres à parcourir. Je passais par LeirvikFlekke où plus tard, à deux kilomètres près, s´installera le Nordisk United World College qui prépare 200 élèves du monde entier au Baccalauréat International, Dale i Sunnfjord où se trouve un pierre commémorative à la mémoire du poète néo-norvégien Jakob Sande ( 1906-1967) et Bygstad. J´arrivais ainsi chez moi vers 21 heures, 22 heures.

Le seul cours profitable était à mes yeux celui sur Villon. Pour me rendre à Bergen, il me fallait solliciter chaque semaine auprès de mon proviseur, neveu ( ou petit neveu de Jakob Sande ), une demande de congé sans soldes. Personne ne pouvait assurer mes cours. J´ai donc rapidement abandonné. Deux ans et demi plus tard, après la naissance de mes deux enfants, je déménageais pour Oslo et passais l´examen final de francais "hovedfag". Une nouvelle étape de ma vie commencait. Les conditions économiques, démographiques, idéologiques et politiques allaient être toutes autres.

Vendredi 16 mars 2007 5 16 /03 /2007 04:39
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Souvenirs d'homme jeune - Voir les 3 commentaires
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Quand je suis arrivé en Norvège en juillet 1972 pour m´établir définitivement - même si je ne le savais pas encore -, j´avais 28 ans, et ne connaissais pas un mot de norvégien. J´avais appris en décembre 1965, lors de la découverte de ce pays qui deviendra le mien, deux expressions : une de politesse que l´on dit à la fin de chaque repas, pour remercier la personne qui s´est chargée de préparer et servir le repas quotidien ( takk for maten ), et une formule de dérision, ironique et quelque peu irrévérencieuse, étant donné la personne à qui je l´avais dite, à savoir ma future belle-mère : "Vieille chouette !" ( gamle ugle ! )

Avant de m´établir, j´avais fait deux ou trois autres voyages. Je me souviens bien de tous, mais plus particulièrement du premier, puisque c´est celui au cours duquel nous avons décidé ma future femme et moi de vivre d´abord " à l´essai ", pour reprendre une expression de ma mère. Avant cette période de bonheur et d´approfondissement de soi et de l´autre, je travaillais à Paris et elle à Narvik, et nous faisions chacun la moitié du chemin pour nous rencontrer à Oslo. Mais quand je suis allé la rejoindre à Narvik durant l´été 1969 ( ou 1970 ? ), nous avons décidé de passer trois semaines pleines dans le grand Nord. Nous avons ainsi découvert en voiture une petite partie du Nordland, le Troms, le  Finmark  jusqu´à Kirkenes, - ville frontière avec l´ex-Union Soviétique -,  et la Finlande du Nord avec la ville de Rovaniemi. C´est à cette occasion que j´ai appris, presqu´à mon insu, quelques mots autant amusants qu´inattendus.

Nous étions dans le Finmark, et ma future femme avait décidé de rencontrer un de ses collègues bibliothécaire et ancien camarade d´études, à Karasjok. Il était déjà le responsable de la bibliothèque, marié et père d´une petite fille adorable et pleine de vie. Elle parlait bien, était vive et enjouée, et était entourée, comme il se doit pour une fille de bibliothécaire, d´un tas de livres d´images à sa portée. C´était  sans doute la première fois de sa vie qu´elle rencontrait un Francais, et sans doute aussi un étranger qui ne parlait pas sa langue, mais qui, par politesse et respect, montrait de l´intérêt à ce que l´on disait autour d´elle, - elle qui était le centre de toutes les attentions avec ses 3 ou 4 ans d´âge. L´enfant en Norvège est roi ; avant de devenir tyran.

Elle avait pris un livre d´images et me faisait la lecture. "Cochon ", et je répétais : " cochon ! ". " La poule " et je répétais du mieux que je pouvais : " la poule ! " . " Une otarie " et je répetais : " une notarie " . Ses yeux étaient de plus en plus malicieux et son sourire déjà enjôleur. " Hippopotame ! " -  " Ippoppotam ! ". Puis elle pointa du doigt une giraffe en disant " Eléphant !". Léger silence. Elle m´a alors montré un éléphant en dirant sans rire : " sjiraff ! ". Les adultes autour de moi s´étaient tus et regardaient la fillette aux yeux pétillants, les joues légèrement rosies. Elle retenait un sourire, mais je pouvais voir dans les commissures de ses lèvres qu´elle s´amusait follement de ma bonhomie stupide. J´ai alors pointé à mon tour la giraffe du doigt et j´ai dit de mon mieux : " chiraff ", puis: " éléfanntt  " après avoir pointé l´éléphant. Elle a alors rapidemment ajouté : " erter mannen ", ce qui signifie " taquine l´homme ". Les premiers mots de norvégien que j´avais spontament dit en décembre 1965 avaient certes suscité le rire avec ma " vieille chouette ! ", mais je pouvais aussi entendre dans le rire de la désapprobation. Les mots qu´une petite fille taquine me faisait apprendre 4 ou 5 ans plus tard suscitaient en moi une gêne identique. Ils permettaient le rire, mais relèguaient en  même temps l´homme jeune que j´étais, à sa place d´étranger, peut-être sympathique, mais différent, car ne possédant pas la langue la plus élémentaire à ses yeux.

Celle qui est devenue plus tard ma femme m´a aussi appris une "injure" que j´ai utilisée des années, la croyant à la fois mordante et malgré tout admise, comme " merde" en francais. Elle m´a fait croire que   "Bondevik " signifiait  "merde !", alors que c´était le nom d´un homme politique d´un parti chrétien qu´elle détestait.. J´aimais sans conteste les sourires que je pouvais susciter quand je lancais mon juron que je croyais signifiait " Merde !. Mais je me souviens aussi très bien de ma colère rentrée le jour où j´ai appris l´humble vérité. Avoir été trompé pendant des années aussi longtemps m´a aussitôt causé un malaise qui me revient aujourd´hui que je l´analyse autant que je le raconte. Les jurons sont pour moi des mots du coeur, et je crois qu´ils le sont pour n´importe qui dans n´importe quelle langue, à plus forte raison dans celle que l´on désire maîtiser du mieux possible par désir d´intégration.

Lors du même voyage de découverte du Grand Nord et des grandes étendues couleur terre ocre sans arbres, à perte de vue, sans horizon véritable, et qui rencontrent le gris du ciel les jours de brouillard, nous avons pris deux jeunes lycéennes qui faisaient du stop un samedi après midi. Elles faisaient 200 kilomètres pour aller gincher toute une partie de la nuit. Elles venaient de Vadsø ( ou de Vardø ), avaient déjà fait une soixantaine de kilomètres et devaient en faire encore 120 ou 150 ... .Nous les avons donc prises pour 70 kilomètres environ et nous les avons laissées à une patte d´oie quand nos chemins se sont séparés. Pendant le trajet, elle ne faisaient que parler de la ville où elles étudiaient, la qualifiant sans cesse de " ville de merde". Je ne me souviens pas si elles ont juré quand nous les avons laissées à la patte d´oie, mais elles ont clairement exprimé leur désapprobation devant notre refus de faire une rallonge de deux fois 70 kilomètres aller-retour pour leur permettre de gagner à temps leur piste de danse.

Les mots grossiers ou vulgaires ont toujours été pour moi un repoussoir. Ceux de Céline sont différents car il y a une ré-écriture évidente. Comme ceux de Zola qui a fait un vrai travail philologique. Il y a un livre norvégien récent que j´ai lu en traduction. Je sais bien pourquoi je ne l´ai pas aimé. Il emploie à longueur de pages des mots grossiers non travaillés par une écriture ; du moins dans ce que je crois avoir senti dans la traduction que l´ai lue. Il est possible que j´aie une sensibilté de femme de pasteur. Il est certain, en tout cas pour moi, que la langue est une donnée essentielle de l´identité. Les jurons en font forcément partie. Ceux que j´utilise dans mes colères, mes rages et mes sautes d´humeur me révèlent autant que ce que, sur un autre plan, je cherche à cacher mais réapparaît, notamment dans mes rêves, mes lapsus et mes actes manqués. Les analyser m´amuse au plus haut point.

Mardi 27 février 2007 2 27 /02 /2007 05:21
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Souvenirs d'homme jeune - Voir les commentaires
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C´était en mai 1974, un beau jour de printemps, dans la commune de Naustdal, dans le Comté ( ou département ) du Sogn og Fjordane, près de Førde. J´avais donc juste trente ans et vivais en Norvège occidentale depuis un peu moins de deux ans. Mon fils aîné n´était pas encore né, et tout autour de moi éveillait mon intérêt d´ancien étudiant en sociologie qui avais aussi suivi des cours d´ethnologie et lu avec suffisamment d´intérêt des ouvrages de cette discipline que j´avais plusieurs fois fait des exposés devant mes camarades de faculté. C´est donc avec cet oeil de sociologue-ethnologue que j´ai assisté à cette vente aux enchères. Un collègue norvégien me l´avait signalé. Il a été un peu étonné que je désire assister à cette vente aux enchères, mais c´est sans hésiter qu´il m´emmena avec lui.  

[ Grenier sur pilotis ( stabbur ) ]

Cette ferme était isolée de tout, au bout d´un chemin à ornières qui faisait suite à une route non goudronnée qui ne menait nulle part, à 10-12 kilomètres de Førde, dans la commune voisine où vivait une de mes premières connaissances norvégiennes, le peintre Oddvar Torsheim. Tout devait être liquidé : les bêtes, les bâtiments, les meubles, les menus objets, la bibliothèque et les champs alentours. Les propriétaires s´étaient tués dans un accident de voiture et les héritiers directs, qui vivaient maintenant en ville et avaient une toute autre activité professionnelle, n´étaient pas intéressés à reprendre la ferme ou à l´aménager.

Le jour de la vente était un magnifique jour de printemps de la fin mai après mon second 17 mai, jour de la fête nationale. On sentait la vie renaître dans cette verdeur où les arbres bruissaient dans une légère brise, et où l´herbre drue et ferme était haute. Les acheteurs comme les badauds et les simples curieux pour ne pas dire voyeurs comme moi, étaient pleins d´attente devant la vente qui allait se dérouler. Le commissaire-priseur était aussi maire de la commune, et il exercait en même temps les fonctions d´"officier d´administration chargé du maintien de l´ordre et de la collecte des impôts dans les communes rurales", autrement dit "lensmann". Un notable donc, véritable homme à tout faire de la commune, qui connaissait tout le monde et que tout le monde connaissait. Il était grand, et sur ses deux ou trois marches derrière sa chaire de commissaire-priseur et son maillet en main, ses appels d´offres en dialecte étaient d´une fermeté sans failles, même si l´on pouvait y déceler de l´émotion et une chaleur qu´il ne cherchait pas à dissimuler, vu le caractère particulier de cette vente aux enchères.

C´est par le bétail que le commissaire-priseur commenca la vente : " Gje bod ! " ( Faites vos enchères !). J´ai oublié le nombre de bêtes qu´il y avait à vendre. Mais il prenait tout son temps, permettant à tous les acheteurs éventuels d´évaluer chaque bête aussi longtemps qui leur semblait bon. On alla chercher la servante qui connaissait chaque vache par son nom. Quand le commissaire-priseur se trompa sur l´âge d´un veau, elle n´hésita pas à prendre la parole pour préciser qu´il n´était pas né en mars mais en février. Un silence respecteux et plein d´attention s´installa alors dans toute l´assistance, et chacun et chacune pouvaient encore plus soupeser du regard chacune des bêtes qui allaient une à une passer dans d´autres mains. Puis l´attente, de respectueuse, se fit solennelle, comme si l´on voulait se recueillir une dernière fois en mémoire des propriétaires décédés si tragiquement. 

- " Gje bod ! " Une légère hésitation se fit sentir, puis on put entendre une première offre, suivie de beaucoup d´autres, d´une voix à chaque fois plus ferme. Des murmures s´élevaient au fur et à mesure que montaient les enchères. Quand ce fut la voix du Vieux Rex, un vert et solide vieillard de plus de 75 ans qui se fit entendre, et qu´il acheta une vache imposante aux naseaux noirs et luisants de bave, un moment de satisfaction passa ; et quand il quitta le centre de l´arène d´acquéreurs, une fois la dernière enchére terminée qui le faisait propriétaire d´une nouvelle vache, pour glisser à l´oreille du commissaire-priseur quelques mots et montrer sa connivence avec lui, tout le monde sentit qu´il y avait entre eux plus qu´un respect : une sorte de reconnaissance de pouvoirs partagés.

- " Gje bod ! " Les  enchères se suivaient avec naturel. Vint celle d´un petit paysan, sans doute pas très riche, qui se rabatta aur une vache assez maigre. Puis celle d´un imposant paysan-fermier, bien établi dans la région, probablement guère aimé, et qui porta son dévolu sur la plus grosse bête du lot après avoir parlé avec la servante qu´il avait fait revenir. Elle s´était alors approchée d´un grand tableau présentant l´âge, le poids, et le nombre de litres que chaque vache produisait. Elle avait murmuré quelques paroles à son attention, et c´est à la suite de cela que ce propriétaire avait commencé à faire des enchères. Personne ne le suivit longtemps. La vente se fit vite. Mais la servante ne rentra pas dans le bâtiment principal ; elle resta près du tableau jusqu´à la fin de la vente des animaux. Elle hochait légèrement la tête après chaque enchère qui montait, et souriait imperceptiblement après le prix définitif de chaque vache vendue.

- " Gje bod ! " Quelques jeunes paysans se sont alors risqués à lancer deux ou trois chiffres, mais ils se retiraient rapidement quand les prix montaient trop hauts. Ils ne pouvaient suivre les enchères. Ils ne montraient cependant aucun dépit, aucun signe d´impatience. Il m´est difficile de savoir s´ils désiraient réellement acheter ou non, s´ils voulaient vraiment acquérir une nouvelle vache et agrandir leur modeste troupeau, ou s´ils voulaient simplement montrer leur solidarité de paysans certes peu fortunés, mais attentifs à la valeur de chaque bête.

C´est vers la fin que l´on fit avancer le jeune taureau. - " Gje bod ! " Une assez jeune et très belle femme lanca un prix d´une voix qui ne portait pas. - " Høgre ! " ( Plus fort ! ). Elle répéta son offre. Plusieurs sourires s´esquissèrent. Ses cheveux de lin tranchaient sur la couleur sombre mais propre des habits des hommes. Deux ou trois enchères firent monter les prix, mais c´est elle qui emporta le taureau ; ainsi que les deux veaux qui suivirent.

De lente au début, la vente s´accéléra, non par précipitation ou parce que la vente s´éternisait,  mais parce qu´un rythme plus allègre avait été trouvé après l´enchère lente et retenue des bêtes. C´est sans transition que l´on était passé à la vente aux enchères des meubles. Une table et ses chaises. Un fauteuil assez usé. Un buffet. La vaisselle. Des livres vendus en lots. Et un dernier, unique en son genre, dans tous les sens du terme, parce qu´il avait des enluminures et deux fermoirs. Il datait du temps de la grande guerre du Nord entre Charles XII de Suède ( 1682-1718 ) et la Norvège, au début du XVIIIe siècle ; du temps du fameux Charles XII dont Voltaire conta l´histoire et les exploits. Mon coeur se mit à battre. J´eus une envie folle de lancer une enchère, mais n´osai ouvrir la bouche. Une première enchère fut donnée, puis une seconde. Je n´arrivais pas à me décider. J´esquissai un chiffre en norvégien dans ma tête, quand une nouvelle enchère fut proposée. Il me fallait  trouver un nouveau montant quand le maillet s´est abattu, inexorablement  : -" Vendu !" Je me maudis encore d´avoir été si gauche et emprunté. M´ouvrir plus tard au collègue norvégien qui m´avait signalé cette vente aux enchères n´a servi qu´à croître mes regrets.

On avanca alors une carriole qu´un jeune homme tirait par les brancards.- "Gje bod ! " Une femme, visiblement de la ville, lanca un prix dans sa langue à elle, différente de celle de tous les paysans et autres acheteurs de cette assemblée. Une contre-proposition fut aussitôt lancée dans le dialecte du pays. La femme renchérit aussi rapidement, et les enchères se suivirent à un rythme de plus en plus accéléré, au grand amusement de toute l´assistance qui avait compris que cette femme qui venait d´ailleurs voulait sa carriole quel qu´en fût le prix.. Quelques rires se firent entendre, mais personne près de la femme ne s´avisait de lui recommander la modération. Ella arriva à ses fins, et quelques applaudissements se firent entendre, sans que je sache s´ils s´adressaient à la femme ayant acquis la carriole, ou aux petits plaisants qui avaient fait monter les enchères pour la joie de tout le monde. Je touchais à nouveau du doigt toute la différence entre ceux et celles qui parlent les dialectes de la Norvège de l´Ouest et les autres, ceux qui viennent de l´Est, des grandes métropoles régionales et d´Oslo. C´est-à-dire toute la moquerie que beaucoup de gens de l´Ouest qui parlent leur propre dialecte portent à ceux qui viennent de partout ailleurs ; et réciproquement. La moquerie est bien atténuée aujourd´hui, mais l´opposition existe toujours. La langue mise à part, on pourrait parler de l´opposition clichée que certains Francais utilisent quand ils parlent de la "France profonde", pour paraphraser "ce mot hideux de province" qu´utilisa un jour  Malraux dans une belle formule, comme si l´autre France se devait d´être  "superficielle" .

Et puis, subitement, un silence se fit. Un nouvel acte allait commencer, à la fois acte final et point culminant de la pièce qui se jouait en plein air ; la vente de la ferme elle-même : le bâtiment principal, l´étable, la grange, les remises et le grenier sur pilotis si caractéristique des fermes norvégiennes où l´on entassait des trésors ; la farine, les céréales, les viandes séchées suspendues à des crochets ou des esses, et le bac à sel. Les pilotis ont 1 à 1,5 mètre de haut, et ont deux fonctions : empêcher que  l´humidité venant du sol herbeux gâte les vivres et les céréales en réserve ; empêcher que les souris et les rats pénétrent subrepticement. Aujourd´hui, sa fonction de huche à farine ou farinière n´existe plus, mais ces greniers sur pilotis, pour des raisons esthétiques et de sauvegarde du patrimoine rural, servent encore de remises pour les outils de la ferme ; à moins qu´ils ne servent pour les skis et les vieux meubles que personne n´ose vendre ou jeter. J´ignore aujourd´hui si cette ferme existe toujours en tant que ferme, mais je suis sûr qu´en mai 1974, ce grenier sur pilotis était encore utilisé comme au temps où la ferme avait été construite alors que la voiture hippomobile n´existait pas encore ou très peu utilisée.

Mon collègue norvégien se mit à pietiner sur place, autant d´impatience que pour se dégourdir les jambes. Les enchères pour la vente de toute la ferme allaient commencer. Le commissaire-priseur changea à nouveau de rythme pour faire comprendre à tous l´importance de l´enjeu. Il précisa, en martelant les mots importants de chaque phrase, qu´il était impossible de revenir sur un prix annoncé ; qu´il fallait payer comptant dans un délai de 15 jours à dater de ce jour ; qu´il fallait avoir en mémoire que l´acheteur ne serait propriétaire définitif qu´après trois ans révolus, car les héritiers avaient droit durant cette période de faire opposition. Le silence se fit encore plus intense. Puis il lanca à nouveau sa phrase de grand maître d´oeuvre : - " Gje bod ! " 

J´ai oublié le montant des premières enchères. Mais je me souviens de la barrière symbolique des 100.000, - Couronnes. C´était pour l´époque une belle somme. Le commissaire-priseur ne put s´empêcher de le faire remarquer. Un temps s´écoula, le commissaire-priseur reformula sa phrase rituelle ; une nouvelle enchère fut lancée. Le prix continua encore à monter quelque temps ; et puis, tout le monde put entendre le son mat du maillet une dernière fois. La vente était bien terminée. 

Le commissaire-priseur remercia alors tous les participants qui s´étaient engagés avec autant de ferveur pour sauver les biens mobiliers et immobiliers d´un des leurs disparu, incluant aussi bien les acheteurs de menus bibelots, croutons ou rogatons que les acquéreurs du bétail et le nouveau propriétaire de la ferme. Mais je sentais bien en même temps que je l´écoutais, même si c´était confus, qu´il soupconnait qu´un certain monde était en train de prendre fin. La localité de Førde où j´habitais désormais avait été choisie comme centre de développement pour désenclaver toute la région. Il ignorait bien évidemment ma présence. Mais elle était à mes yeux un signe qui ne trompait pas. La première crise du pétrole de décembre 1973 venait juste de se terniner. Le prix du baril avait quadruplé. Les années d´optimisme de l´après guerre et du plein emploi aussi. Tous le pressentaient, même si personne ne pouvait encore le formuler clairement.

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Qui suis-je ?

Professeur francais retraité du Secondaire dans le système scolaire norvégien qui a effectué des remplacements à l´Université d´Oslo (UiO)  comme chargé de cours à tous les niveaux. 
Attaché linguistique / Lecteur itinérant ( reiselektor ) pendant cinq ans.

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