Présentation

Recommander

Citations

1) "Il y a plus de vérité dans les souvenirs que dans la notation quotidienne." (Roger Martin du Gard)

2) "L'enfance, c'est d'abord l'intensité." (Philippe Delerm)

3) "L'Art ne restitue pas le visible, il rend visible." (Paul Klee et Nathalie Sarraute)

4) "Il y a des jours où les citrouilles ne sont que des citrouilles." (Philippe Delerm)

Publicité

Souvenirs d'enfance

Mardi 10 juin 2008
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Souvenirs d'enfance - Voir les commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander - Communauté : Livres et souvenirs de lecture

Je sais deux petites filles plus sensibles que les sages.

La journée s´achevait mais le soir n´était pas encore installé. Les sourires disaient le plaisir mais leurs regards d´enfants annoncaient que ce présent serait bientôt passé.

Le Papa et la Maman de l´une s´étaient mariés, et, rayonnante, elle avait été demoiselle d´honneur. Mais maintenant, les deux cousines pensaient à enterrer l´oiseau en cette fin d´après-midi où les arbres, avec leurs jeux mouvants de taches d´ombre apaisante, rafraichîssaient le bonheur du soir. 
       
Sur une feuille de papier, elles avaient fait un dessin. Un pierre oblongue le recouvrait ; et sur cette pierre de granit aux couleurs multiples, elles avaient posé un bouquet de fleurs des champs.
  
      
Comment ces deux petites filles de 4 ans et demi, liées par des liens familiaux et amies de jeux, pouvaient, dans le calme d´une journée qui s´acheminait vers le soir, mêler le beau au tragique ? Laquelle des deux s´était mise à penser à l´oiseau mort qu´il fallait avant la nuit enterrer le jour d´un mariage ? Comment étaient-elles passées ainsi à la plainte après la consécration du jour ? Sentaient-elles comme moi ce moment de l´enfance " intervalle entre monde et jouet " dont parle si bien le poète Rainer Maria Rilke traduit par Philippe Jaccottet ?





Puis, sans aucune transition ou presque, les rires ont à nouveau fusé, comme pour monter qu´au fond, l´extraordinaire et le réel peuvent être liés.

          -------------

Georges Braque : Oiseau et son ombre I ( 1959 )

Vendredi 23 mars 2007
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Souvenirs d'enfance - Voir les commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander

Suite à une contribution récente où je présentais pour la seconde fois la notion d´attachement qu´un enfant peut avoir avec sa mère ( ce qui reprenait ce que j´avais déjà expliqué en d´autres mots dans une contribution beaucoup plus ancienne sur Les Vilains Petits Canards de Boris Cyrulnik ), une amie m´a demandé quel type d´attachement avait été le mien lorsque j´étais enfant et dépendant de ma mère. Disons, pour commencer, que je n´avais pas peur d´être seul quand elle s´eloignait de moi. J´aimais découvrir, explorer, regarder, toucher ; avec désir, avec joie, avec jubilation ; j´aimais aussi démonter, ouvrir, désosser ; mais aussi jeter de rage et casser quand j´avais été trompé ou quand je ne pouvais remonter le mécanisme ou le jouet qui n´était plus qu´un assemblage désarticulé. Du plus lointain que je me souvienne, j´étais impatient et coléreux, vindicatif et entier, impulsif et sans retenue. Je voulais tout ou rien. Je n´aimais surtout pas que l´on m´assiste.  Ma mère m´avais jugé correctement en disant souvent de moi quand elle me regardait jouer ou que je cherchais à remonter un jouet démantelé sans y arriver : " Tout seul ! ". Mais plus que de ne pas reconstituer un jouet démonté, ce qui m´énervait au  plus haut point, c´était de ne pas arriver à me faire comprendre avec les mots que je voulais utiliser. Je bafouillais, je bagayais, et j´écorchais sans vergogne les mots que j´avais entendus. Je voulais faire partager mes découvertes en utilisant des mots que je trouvais beaux pour leurs sonorités. "Hue notarie !" était plus que l´otarie que j´avais vue au cirque, c´était sa robe de soir qui brillait dans les lumières du chapiteau ; et l´ourse femelle du cirque, c´est elle qui m´ emmenait sur le pont du bateau où mon père, capitaine au long cours, se tenait sûrement quand il voulait contempler La  Grande Ourse et toutes les étoiles du ciel, comme je pouvais les découvrir moi-même certains dimanches après-midi quand ma soeur m´emmenait au Planétarium et me parlait de mon Papa. Je n´ai pas ri en revanche avec ma mère le jour où je l´ai corrigée en disant : " - C´est pas une cacastrophe, c´est une pipistrophe". - " Bernard ! on ne dit pas ca ! ". Corriger mes fautes de francais ou de prononciation me mettait hors de moi. J´ ai fini par ne plus rien dire.

D´autant qu´à la maison on ne parlait guère. Ma mère travaillait de nuit. Elle partait travailler vers 18 heures pour revenir peu après une heure du matin avec l´un des derniers métros. Je ne souviens pas qu´elle m´ait lu la moindre histoire dans mon lit avant que je ne m´endorme. Ma soeur avait ses devoirs. Je ne me souviens d´elle que de ses lecons de géographie quand elles concernaient l´astronomie. Plus une lecture où revenait comme litanie : "Pauvre petit gars, pauvre petit gars." - "Qu´as-tu compris ? " m´a demandé ma soeur après qu´elle eut fini .- " Gna-gna-gna-pauv´e p´tit gars, gna-gna-gna-pauv´e p´tit gars " fut ma réponse.

J´aurais pourtant  bien voulu partager avec ma mère et ma soeur ce que je découvrais en parcourant les rues de mon quartier, à commencer par la rue Beaugrenelle ou j´habitais, la rue Saint-Charles où se tenait deux fois par semaine le marché, ou encore la place Charles Michels où se trouvaient plusieurs cafés et un marchand de journaux qui vendaient des journaux du monde entier. Regarder travailler les artisans de mon quartier était un émerveillement sans fin.  -  " Où as-tu encore trainé ? " était la phrase rituelle qui m´accueillait quand je rentrais.

Je pouvais pourtant être bavard. C´est à 5 ans et demi que j´ai commencé à aller à l´école. Peu avant la Toussaint ( que ma mère célébrait régulièrement en achetant des fleurs sans pour autant aller à un cimetière ( où aurait-elle pu se rendre ? ) puisque mon père avait été inhumé ( est-ce le bon mot ? ) en Allemagne en 1945 ), elle est allée avec ma soeur s´entretenir avec ma maîtresse d école, une certaine Mademoiselle Letellier. Mademoiselle Letellier était une petite femme  toute menue, bien mise, attentive, sévère mais juste, à la voix un peu cassante mais qui expliquait bien, qui savait attirer l´attention, toujours bien préparée, et qui vous faisait apprendre par coeur des récitations de Prévert ou de Desnos ou de Rimbaud que je connais encore en partie. Elle connaissait tous les garcons et filles de sa classe, même si nous étions près de quarante. Elle était donc forcément bien préparée à recevoir ma mère. - " Il est bavard ! " . Ma mère n´a jamais été très patiente et a souvent eu des répliques cinglantes, même si elle était autre quand elle est devenue grand-mère. Elle n´a sûrement pas mis longtemps pour interrompre  Mademoiselle Letellier. - " Nous venons pour Bernard ! Bernard L. ! . -" Eh bien oui ! Il est bavard ! " Que pouvais-je bien dire ? Je n´en ai aucun souvenir. Je me souviens cependant d´un cri du coeur ( à moins qu´il ne soit de rage ) dans la cour de récréation : - " Ah ! Je souis le plous petit, mais je saura le plous fort ". Ce qui a fait rire les institutrices qui se trouvaient à proximité, jusqu´à ce qu´elles interviennent pour dégager le plus grand qui se trouvait sous le plous petit. Elles ne riaient plus et moi encore moins car je souffrais que l´on puisse rire des mots que je disais. Mais je riais quand au cirque Auguste dirais "Môssieu". Le désir très sérieux que j´ai eu jusqu´à douze-treize ans de devenir clown ne peut venir que de là. Ne rien dire, mais faire rire, et entendre applaudir en montrant son cul en partant.  

Je pouvais pourtant parler avec Tonton Paul quand j´étais avec lui dans les rues de Versailles ou les allées du château. Je pouvais voir les tramways et étais intarissable sur l´enchevêtrement des rails aux carrefours ou leur brillance bleu écaille de poisson lorsqu´il avait plu. Les motrices étaient conduites par un wattman. Il était perché à l´avant sur un siège surélevé face à un pare-brise immense que des essuie-glace pouvaient balayer quand tombait la pluie. Il maniait en la faisant tourner à toute vitesse sur elle-même une manette de sa main droite pour alimenter ( je crois  ? ) le courant électrique. Mais le plus fascinant était l´activité incessante du receveur qui se chargeait des tickets, de la perche et des aiguillages. Il descendait aux carrefours, changeait les rails de direction en introduisant un levier presque aussi grand que lui, et modifiait la position de la perche pour que celle-ci soit toujours en contact avec le dispositif de prise de courant du cable conducteur dit caténaire. Où avais-je appris tous ces mots ? Et pourquoi faut-il que je m´en souvienne aujourd´hui ? Ma petite main et la grosse main de Tonton Paul ne faisaient plus qu´une ; je me laissais conduire, - et me grisais d´être écouté. Je traversais sans peur les rues inconnues de Versailles, même si celles-ci m´étaient moins familières, n´étant pas celles du quartier Beaugrenelle que j´explorais seul.  Arrivé au château, nous passions sous un porche, négligions les guichets payants, dépassions l´imposant bassin Apollon sans jets d´eau en hiver, et gagnions tout en parlant les allées du parc où je pouvais gambader sous son regard d´homme tranquille et quelques statues, notamment celle de Diane Chasseresse, déesse de la fécondité qui présidait aux douleurs de l´accouchement, mais aussi protectrice du gibier ; - ce qu´un autre homme bon et placide m´a expliqué plus tard, un certain Monsieur Rampon, chasseur qui m´emmenait quelquefois avec lui et ses chiens, mais qui ne tuait plus depuis longtemps, dégoûté d´avoir tant tué quand il était plus jeune. Ce qu ´il aimait, c´était de parcourir les bois et les champs à l´heure où  " l´aube se prépare " ( Philippe Delerm ).  De lui, j´ai encore un plumier, et toute l´aile déployée d´un geai.

Jeudi 4 janvier 2007
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Souvenirs d'enfance - Voir les commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander

Ma soeur est née dans la maison familiale à Mosnac, en Charente Maritime. Mais souvenirs personnels liés à cette maison sont fort confus. Je crois y avoir été tout petit, mais d´après une cousine Madeleine, je mélange des souvenirs d´adulte avec ceux que j´ai vécus dans une autre maison, appelée Petite Ville dans la commune voisine de Saint Georges d´Antignac. Je ne sais donc si j´ai vraiment connu cette petite maison , lorsque j´avais 3 ou 4 ans, ou si je plaque des souvenirs alors que j´y ai habité un été dans le début des années 1980 avec ma mère, ma femme et mes deux enfants. J´avais alors 40 ans. Mais j´ai aussi en mémoire des souvenirs d´enfant de 8-9 ans qui me semblent aujourd´hui difficiles d´inventer de toutes pièces...

Près de la grille d´entrée du jardin, il y avait un arbre très particulier : un magnolia. Suffisamment particulier pour qu´un jour, alors que nous prenions du thé et des boissons rafraîchissantes sous son feuillage imposant, un père de famille s´écria en passant devant cet arbre aux fleurs si spéciales : " Oh ! un arbre à nénuphars !" Nous avons bien ri.

Le magnolia est une plante d´ornement qui ne sert à rien, qui ne donne aucun fruit comestible, mais qui est très exigente, car il lui faut 15 litres par jour pendant plusieurs années pour se développer harmonieusement. Dans certaines régions où une certaine sécheresse peut sévir l´été, il est un véritable luxe de jardin. La floraison apparaît au bout de 15 à 20 ans. Les applications médicinales sont restreintes. Je ne sais avec certitude qui peut l´avoir planté dans le jardin de la maison familiale, mais je peux m´imaginer que c´est mon oncle Raymond qui en a eu l´idée lors de son séjour en Indochine, où il a vécu de 1920 environ à 1952-1953.

J´ai peu connu mon oncle, né en 1895, et qui est parti "aux colonies", comme on disait alors après la Première Guerre mondiale. Je me souviens l´avoir rencontré deux ou trois fois tout au plus, peu de temps avant son décès en 1953. J´avais donc moins de 10 ans. C´était un homme imposant, autoritaire, peu commode et cassant. J´ai sur lui deux ou trois souvenirs liés à des situations que je n´ai pas vécues moi-même, mais que j´ai entendues rapportées. Ils ne sont pas en sa faveur.

Le premier concerne une discussion avec mon père que je n´ai jamais connu, celui-ci étant mort dix mois après ma naisance, dans un camp de concentration. Mon père était un Franc-Macon, intellectuel idéaliste, aux idées avancées et républicaines, sinon socialisantes ou radicales. Il s´était élevé à la force du poignet. Désirant devenir marin dans une famille de notaires, médecins de campagne, pharmaciens et auparavant marchands de chevaux, il avait quitté sa famille à 16 ans, voyageait six mois de l´année pour payer ses études, et travaillait seul le restant de l´année pour lire et passer des examens. Quand il sa connu ma mère, il était Officier dans la Marine marchande. En 1939, il a transporté sur le pétrolier pour lequel il travaillait, des armes soviétiques en provenance de Mourmansk pour les livrer aux Républicains espagnols. Dès 1940, il s´est engagé, sans être gaulliste, dans la Résistance.

Mon oncle Raymond avait un tout autre bagage. Il a quitté le giron familial plus que modeste, après 1918 je crois, pour gagner les colonies. Il fit fortune; à Saïgon me semble-t-il. Comment ? Je ne fais que le soupconner. Mais les sous-entendus étaient légions, mêmes s´il était malséant de parler argent, surtout devant l´enfant que j´étais. Je ne veux blesser personne, mais c´était un homme de droite pour ne pas dire d´extrême droite. Il était de toute évidence d´un autre bord que mon père, c´est le moins qu´on puisse dire. Ce qui explique leurs différends, pour utiliser un euphémisme. Il ne faisait pas mystère de son mépris pour les indigènes qu´il exploitait ouvertement, ayant, si mes souvenirs sont bons, alors qu´il vivait à Saïgon, plusieurs "boys" pour le servir.

La conversation que m´a rapportée ma mère portait sur le colonialisme. Mon père lui aurait fait remarquer qu´il se pourrait bien qu´un jour les "indigènes" prennent d´eux-mêmes les droits que les Blancs et les colons ne leur donnaient pas.

Mon oncle a dû quitter précipitamment l´Indochine en 1952 ou 1953, en laissant sur place toute sa propriété, sa fortune et ses piastres qu´il avait accumulées dans ses affaires Import Export, si l´on veut bien écarter le mot de trafic.Sa fille, ma cousine Chr., au nom bien chrétien s´il en est, a fait un beau mariage, avec un auditeur au Conseil d´Etat sous la Présidence du Général de Gaulle. Elle a eu quatre enfants ; sa fille aînée M, journaliste, et qui aurait bien voulu reprendre la maison de Mosnac, m´envoie quelquefois de ses nouvelles.

La seconde anecdote sur mon oncle Raymond n´est pas davantage en son honneur. Elle m´a été rapportée par mon autre cousine Madeleine, avec qui j´ai eu des rapports chaleureux jusqu´à sa disparition peu après ma dernière rencontre avec elle durant l´été 1999. C´est mon oncle qui avait hérité de la maison de Mosnac. D´après cette cousine, la maison au magnolia aurait davantage dû revenir aux héritiers Sch. qu´aux héritiers S. Ce qu´il fit  "n´avait pas été très beau". Je n´en sais guère plus. Cela se passait dans les années 1930, bien avant ma naissance. Ce dont je suis sûr, c´est que ma mère, à la mort de son frère en 1953, n´a hérité de rien., si ce n´est une robe de chambre en soie que j´ai toujours et que je porte quelquefois, certains dimanches ensoleillés. Plus un ensemble tout chiffonné de femme, égalemment en soie, que j´ai trouvé dans un carton avec de vieux habits lors du décès de ma mère en février 1986.

Le magnolia, sans autre indication, est signe d´amour de la nature. Le magnolia virginiania, est signe de persévérance, fidélité et longévité. La femme de mon oncle s´appelait Marguerite, autre fleur qui évoque symboliquement l´amour, même si le message peut varier en fonction de sa couleur : blanche, elle semble dire "vous êtes la plus belle" ; bleue, elle signifie "je crois en vous" ; rose et violette, "vous êtes la plus aimée" . Ma tante Marguerite était fort belle. J´ignore totalement si mon oncle avait une quelconque connaissance de la symbolique des fleurs.

Je ne crois pas que l´on aurait pu planter un magnolia s´il n´y avait eu un puits dans le jardin. Dans les années 1980, il était fermé par un couvercle de bois lourd et épais. Par curiosité, je l´ai ouvert pour essayer d´évaluer sa profondeur et son secret. M´est alors revenu à l´esprit que pendant la Révolution francaise, cette maison avait devenue  la mairie de la Commune de Mosnac. Partisan des changements et anticlérical notoire, le maire désapprouva cependant, après le vote de la Constitution civile du clérgé de juillet 1790, les excès qui suivirent ; et la chasse aux prêtres réfractaires qui refusèrent de prêter serment "à la Nation, à la Loi, au Roi". Il cacha donc chez lui le curé du village, et la saga familiale se plaisait à dire que cet ancien propriétaire avait donné au lieu son génie.

Au fond du jardin, le long des murs de la maison à la facade de pierres de taille, poussaient des seringas, aux nombreuses fleurs, solitaires ou groupées par deux ou trois à l´extrémité de pousses secondaires. Ce sont des fleurs blanches qui apparaissent en mai-juin en répandant un parfum caractéristique qui embaumait au printemps toute la terrasse qui donnait sur le jardin.

Dans le langage des fleurs, le seringa est le symbole de la mémoire, sans doute en raison de son parfum très persistant dont on se souvient longtemps. Il me semble me souvenir de ce parfum envoûtant, tout comme de la blancheur laiteuse de ses fleurs. Je vois aussi la pénombre de la dernière pièce où mon oncle, étrangement pâle, se tenait, silencieux et solitaire. Et l´inquiétude de ma tante Marguerite, devant ce silence qui ne lui ressemblait guère. J´ai donc bien des souvenirs enfantins de ces lieux ; je ne peux imaginer les avoir inventés. Je ne sais quand le puits fut fermé. Je ne sais non plus quand mon oncle, quelques mois avant sa mort, fit arracher tous les seringas dont l´odeur prégnante l´incommodait. Mais pendant l´été 1999, le magnolia, aussi impérial, présidait encore au génie du lieu. Il perpétue, au delà d´un passé qui n´est plus, une certaine mémoire où se croisent des ombres qui se sont aimées, affrontées et combattues.

Dimanche 31 décembre 2006
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Souvenirs d'enfance - Voir les commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander

De la chambre de mon appartement de Paris où je dormais enfant, qui donnait sur une petite cour bien tranquille où se trouvaient des cabanons à toits plats et bas qui servaient à ranger nombre d´objets inutiles et encombrants et plus tard mon vélo, et encore plus tard ma mobylette, je pouvais voir des pigeons qui s´envolaient ou se posaient.

Ils n´étaient pas bruyants, mais tôt le matin, alors que je m´éveillais les jours où je n´allais pas à l´école, je pouvais entendre leurs roucoulements. C´était un bruit doux et apaisant qui m´indiquait qu´une journée ensoleillée allait commencer.

Plus tard, alors que j´avais quitté cet appartement de 4-5 pièces de plus de 100 mètres carrés pour un appartement beaucoup plus petit de 42-45 mètres carrés au premier étage de la même rue, ma chambre donnait sur la rue. Les bruits étaient tout autres, mais je ne les ai jamais considérés désagréables, car ils ont toujours été pour moi les bruits de la vie. Ils ne m´ont jamais empêché de dormir, et s´ils ont pu quelquefois me réveiller, c´est tout simplement que ma nuit de sommeil était terminée et qu´une nouvelle journée commencait.

C´est vers 6 heures du matin que je percevais les premiers bruits des voitures des poubelles qui passaient ramasser les ordures. Ce n´était pas tant le moteur que je percevais que le ronflement de la benne à tambour qui broyait les ordures qui attendaient sur le trottoir. Les éboueurs soulevaient chaque couvercle qu´ils jetaient sur le sol, prenaient d´un geste toujours le même la poubelle par le haut et par le bas et versaient son contenu dans le fond du camion qui broyait le tout. Le même geste était répété pour chacune des deux ou trois poubelles de chaque immeuble. Les éboueurs étaient toujours au nombre de deux, un de chaque côté de la rue et sur chaque trottoir. Les poubelles une fois reposées sur le trottoir, un sifflement de l´un des éboueurs suivait pour indiquer au chauffeur du camion que celui-ci pouvait démarrer et aller jusqu´à la porte cochère suivante. Les deux éboueurs s´accrochaient alors à l´arrière du camion d´un geste leste, ce qui leur évitait de faire dix ou vingt pas en direction des poubelles suivantes. La benne s´éloignait, le bruit s´estompait, et je pouvais rester quelques minutes de plus dans mon lit avant de me lever et faire ma toilette.

De nouveaux bruits pouvaient alors se faire entendre, notamment des voitures qui démarraient entre les informations de ma petite radio portative Radionette. Deux marques se distinguaient nettement des autres : les 2CV Citroën au bruit de moteur à la fois tremblottant et sifflant, et celui des Panhard, voitures que l´on ne frabriquait plus, mais dont le bruit de moteur évoquait la respiration d´un asthmatique qui n´aurait pas dû fumer.

A deux numéros près, mon immeuble faisait le coin avec une autre rue beaucoup plus passante, la rue Saint-Charles. C´était un flot continu de voitures, même très tôt le matin. Lorsque j´étais très petit, les autobobilistes avaient droit de klaxonner, et dès qu´un léger ralentissement se produisait ou qu´un embouteillage se formait, les automobilistes impatients actionnaient leur klaxon. C´était certes bruyant, mais j´y voyais davantange de l´animation qu´une nuisance ou une pollution auditive. L´autobus 42 empruntait aussi cette rue relativement étroite, et le sifflement étouffé de son moteur était totalement différent de celui du 75 qui traversait la place Charles Michels car cet autobus était d´un autre âge, ayant encore une galerie ouverte à l´arrière où des hommes à chapeau, casquette ou tête nue fumaient debout, tout en discutant comme dans les exercices de style de Raymond Queneau.

Il n´était pas rare d´entendre dans la journée des sirènes de pompiers. La caserne était tout proche, et leurs hurlements retentissaient à mes oreilles non comme un cri d´alarme ou de détresse mais comme un appel pressant de vie qui indiquait que les minutes étaient comptées, et que c´était le devoir de chaque automobiliste de se placer le plus près possible des voitures garées le long de chaque trottoir, et laisser ainsi passer la voiture d´un rouge étincellant surmontée d´une immense échelle. Les pompiers étaient souvent debout, mais certains pouvaient terminer d´agrafer leur tunique et de fixer sur leur tête un casque argenté tandis que la voiture s´éloignait au plus vite. 

J´aimais moins la sirène de la voiture de police, plus stridente, car je savais que les policiers qui étaient tassés dans ce panier à salade sale et grillagé étaient armés, et que, menottes au poing et bâton au côté, ils allaient arrêter un pauvre hère moins criminel à mes yeux que malheureux.

Le son sourd et haletant de l´ambulance était d´un autre ordre. Il m´indiquait que la vie était en danger, qu´il fallait faire vite, mais je n´imaginais jamais la mort. Je voyais plutôt la vie sauve grâce à la célérité des chauffeurs et l´habilité du savoir-faire des infirmières et infirmiers habillés de blanc avec autour du cou un stéthoscope. Je savais aussi qu´un enfant pouvait naître pendant le trajet qui le conduisait à l´hôpital des Enfants Malades tout proche, mais à vrai dire je n´arrivais pas vraiment à m´imaginer ce qu´était un accouchenment.

Je ne peux passer sous silence un bruit qui me faisait lever la tête : c´était celui des petits avions bi-moteurs. Pour moi, ils étaient la confirmation d´un ciel dégagé, une journée ensoleillée de printemps lumineux, une après-midi de cannicule d´été, une fin de soirée d´automne qui s´éternisait, ou la matinée froide d´un hiver précoce. Pour ma mère, il évoquait invariablement la guerre et les bombardements. Elle frissonnait, faisait mine de refermer son corsage d´un geste tremblotant, et, si nous étions dehors, elle levait la tête pour voir dans quelle direction l´avion se dirigeait, évaluait rapidemment sa hauteur dans le ciel, et ne pouvait s´empêcher de dire : "C´est plus fort que moi !". Je ne répliquais jamais rien. Ma petite vie d´enfant était assombrie quelques instants, mais je suivais des yeux le minuscule avion qui ronronnait et imaginais, émerveillé, les aviateurs assis à l´étroit, les yeux protégés d´énormes lunnettes, la tête emmitouflée d´un casque de cuir. Car ces aviateurs étaient pour moi des héros du ciel et non des anges de la mort. Et quand plus tard j´ai vu des films de guerre noir et blanc de la Première Guerre mondiale, je voyais davantage des merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines que des hommes armés de mitrailleuses et tirant sur des parisiens en fuite, comme je l´ai vu plus tard dans des films d´actualités datant de mai 1940.

Mais autant que des bruits de machines ou de moteurs de voitures, de camions ou de bennes à tambour, les bruits de la vie de mon quartier de Paris sont aussi ceux de l´intérieur, qu´ils viennent de l´immeuble tout entier ou de l´appartement où ma mère s´affairait. Celui du chien des locataires du premier, un loulou de Poméranie qui grondait quand on passait devant sa porte ; la radio qui grésillait d´une autre voisine, vieille fille qui fermait violemment sa porte quand un démarcheur voulait lui vendre un aspirateur dernier modèle ; la voix d´un professeur de musique du troisième étage qui s´accompagnait au piano, et qui, ancienne cantatrice d´opéra qui n´avait jamais fait la une d´une affiche, donnait quelques lecons de chants par semaine pour survivre ; le ronron d´une machine à coudre à pédale d´une couturière, voisine de palier de la cantratrice ; le grésillement électrique d´un moulin à café ; le sifflement d´un aspirateur.

 Je montais parfois tous les étages de l´immeuble et j´entendais d´autres bruits plus insolites de la vie : le cri aigu d´une femme que j´imaginais avoir renversé le contenu de sa casserole, la voix forte d´un homme qui criait des injures à sa femme, les pleurs d´une enfant plus âgée que moi. Le plus étrange était le raclement de gorge d´un homme qui habitait au sixième étage, qui ne travaillait pas et qui , j´ai fini par le comprendre, vomissait tous les matins ce que je croyais être de la bile. Mais c´était tout autre chose. Je l´ai compris le jour où j´ai lu L´Assommoir de Zola et que j´ai dû chercher dans le dictionnaire ce que signifiait le mot pituite : un liquide glaireux que certains malades et notamment des alcooliques rejettent le matin à jeun. Cet homme n´était pas très vieux, son visage poupon était couperosé et il m´était sympathique ; quand il sortait de l´immeuble, la cigarette souvent au bec et les cheveux gomminés, il semblait avoir oublié les raclements de sa gorge qui m´intrigaient tant. Il commencait sa journée comme je le faisais moi-même du haut de mes trois pommes et comme le faisait tous les locataires de l´immeuble.

Il y a dans La Peste de Camus, un minuscule paragraphe que j´ai bien lu au moins vingt à trente fois. Il se situe vers la fin de la première partie. Le Docteur Rieux vient d´avoir la confirmation de ce qu´il craignait depuis plusieurs jours : la peste est la cause de la mort du concierge. Il passe en revue les pestes célèbres de l´histoire, celles d´Athènes, des villes chinoises, de Marseille, de Jaffa, de Constantinople, de Milan, de Londres ; et à nouveau Athènes parce qu´il se trouve à Oran et qu´il peut voir la mer de sa fenêtre. Le vertige le prend. "Le docteur ouvrit [alors] la fenêtre et le bruit de la ville s´enfla d´un coup. D´un atelier voisin montait le sifflement bref et répété d´une scie mécanique. Rieux se secoua. Là était la certitude, dans le travail de tous les jours. Le reste tenait à des fils et à des mouvements insignifiants, on ne pouvait s´y arrêter. L´essentiel était de bien faire son métier".

Les bruits de la ville ont toujours été pour moi les bruits de la vie.

Samedi 30 décembre 2006
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Souvenirs d'enfance - Voir les commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander

L´appartement de mon enfance dans la rue Beaugrenelle du XVe arrondisement de Paris était suffisamment grand que je pouvais jouer à cache-cache avec ma mère et ma grande soeur.

J´avais le choix des pièces. Dans la salle à manger, je pouvais me glisser sous le long buffet au dessus duquel se trouvait le portrait de mon père habillé en officier de la marine marchande, ou me tenir à croupetons derrière le grand fauteuil usagé dans lequel ma mère aimait fumer une cigarette et se détendre quelques instants à la fin d´un bon repas de dimanche. Elle ne disait rien, faisait comme si de rien n´était, et ma soeur cherchait des minutes entières comme si ma cachette était impossible à trouver. Elle s´approchait lentement, rebroussait chemin, tournait autour de la table, revenait vers le fond de la pièce, et quand je sentais qu´elle s´approchait inexorablement, je pivotais autour du fauteuil pour retarder le plus possible le moment où je serais découvert. "Ah ! Tu étais là !", et je jubilais qu´elle ait mis tant de temps à trouver ma cachettte, et que ma mère n´ait rien dit durant tout ce temps. C´était alors au tour de ma soeur de se cacher. Mais les lieux à elle étaient moins insolites que les miens. C´était derrière une porte, ou derrière un rideau, et je pouvais voir ses pieds dès que j´avais fini de compter jusqu´a dix ou vingt en ayant fermé les yeux et mis mes mains devant eux pour faire le noir complet. Mais je faisais durer le plaisir, et ne tirais pas immédiatement le rideau où elle s´était cachée.

Il y avait dans la salle à manger une troisième cachette que j´aimais par dessus tout : le dessous du bureau de mon père où se trouvait le téléphone et tout un tas de papiers, lettres et livres divers. J´écartais sans bruit le fauteuil, me recroquevillais le plus que je pouvais, et replacais en silence le fauteuil que j´avais déplacé pour me cacher. Je retenais mon souffle. Le comble de ma joie était les fois où le téléphone sonnait. Ma mère ou ma soeur s´approchaient alors à grands pas, prenaient le combiné et répondaient sans se douter le moins du monde que j´étais tout près, à leurs pieds, et que je pouvais écouter tout ce qu´elles disaient. La conversation terminée, elles reprenaient leurs recherches en s´éloignant, passaient dans les autres pièces, criaient : " Où es-tu ?", mais je ne répondais pas, certain que ma cachette était quasi introuvable ; mais elles me trouvaient cependant, et le jeu reprenait aussitôt.

Je pouvais me cacher dans la cuisine derrière une porte toujours ouverte, je pouvais pénétrer dans la chambre de ma mère et me glisser dans le lit en évitant de respirer, je pouvais me glisser derrière le grand rideau du couloir qui condamnait une porte d´entrée que l´on n´ouvrait jamais, je pouvais aussi choisir ma chambre, l´avant dernière pièce en enfilade de l´appartement au bout du couloir où se trouvaient les toilettes juste à côté de la salle de bains.

J´ai réussi une fois à me cacher dans l´immense armoire à deux battants de ma chambre. J´avais en toute hâte déplacé les vieilles chaussures du bas de l´armoire et réussi à m´y glisser sans bruit. J´avais même pu refermer en partie les deux battants, mais l´une des portes était restée entrebaillée, et c´est ainsi que ma soeur a fini par me trouver. Je me cachais rarement sous un lit, car j´ai toujours trouvé cette cachette trop facile à trouver. Je n´allais cependant jamais dans la dernière pièce, car elle était occupée par une jeune provinciale qui travaillait à Paris, Huguette, qui payait un modeste loyer. Se cacher chez elle aurait été de la triche, et la règle voulait qu´on ne se cache que dans les limites de nos pièces à nous.

Lorsque je fus plus grand, la règle changea quelque peu. Ce n´était plus moi-même que je cachais mais un petit objet, par exemple un rond de serviette ou une cuiller à café. C´était presque toujours à la fin d´un déjeuner, les dimanches où ma mère ne travaillait pas. Là aussi il fallait fermer les yeux, compter jusqu´à 100 ( et non plus jusqu´à dix ou vingt ), et trouver un lieu insolite sans faire de bruit dans la salle à manger. Ouvrir un tiroir pouvait s´entendre ; il fallait donc être le plus silencieux possible. Quand la cachette était trouvée, on ne disait cependant rien, et on laissait la personne qui devait compter jusqu´à 100 dire : "97, 98, 99, 100 !". Le temps imparti était alors écoulé. Le moment de la recherche de l´objet caché était venu. Au début, on ne disait rien. On laissait la personne qui devait chercher, tatonner plusieurs minutes. Mais peu à peu, quand le jeu s´éternisait, on pouvait dire : "Tu brûles !" , ou même  : "Tu crames !" si c´était  tout près. Mais si ma soeur ou ma mère s´éloignaient de la cachette, le " Tu brûles !" était abandonné pour faire place à une phrase plus anodine du genre : "Tu t´éloignes !", "Non ! Non ! Tu t´éloignes !", ce qui indiquait le désappointement.

Comme j´aurais aimé que l´appartement soit plus grand, pouvoir me cacher dans un grenier ou ouvrir un placard à la cave et qu´une grand-mère puisse me dire, après une éternité où personne ne m´aurait trouvé, tellement la cachette était parfaite : -" Mais où as-tu été  ? Tu es tout couvert de poussière !" - " On t´as cherché partout ! " - "Cet enfant ne sait pas quoi inventer !"

Cela me suffit de le vivre en pensée. Cela me suffit d´imaginer qu´un jour, mes petites filles Tiril et Thea joueront avec le grand-père que je suis devenu, au jeu de cache-cache dans une maison à recoins qui est la leur.

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Qui suis-je ?

Professeur francais retraité du Secondaire dans le système scolaire norvégien qui a effectué des remplacements à l´Université d´Oslo (UiO)  comme chargé de cours à tous les niveaux. 
Attaché linguistique / Lecteur itinérant ( reiselektor ) pendant cinq ans.

Rechercher

 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés