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Citations

1) "Il y a plus de vérité dans les souvenirs que dans la notation quotidienne." (Roger Martin du Gard)

2) "L'enfance, c'est d'abord l'intensité." (Philippe Delerm)

3) "L'Art ne restitue pas le visible, il rend visible." (Paul Klee et Nathalie Sarraute)

4) "Il y a des jours où les citrouilles ne sont que des citrouilles." (Philippe Delerm)

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Théâtre

Lundi 22 décembre 2008
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Théâtre - Voir les commentaires
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Du cristal à la fumée
de Jacques Attali (Fayard, 2008, 186 p. 15,- €) laisse perplexe pour au moins deux raisons : sa vérité historique est contestable ; sa qualité littéraire est d´une grande faiblesse.

L´ouvrage soutient, documents à l´appui, que la décision de la solution finale n´a pas été prise le 20 janvier 1942 dans une villa du lac de Wannsee, comme le retient Jonathan Littell dans son roman Les Bienveillantes dont j´ai rendu compte trois fois en son temps dans ce blog, mais le surlendemain de la Nuit de cristal, soit le 12 novembre 1938 à Berlin. D´après les spécialistes les plus attentifs du IIIe Reich, la date fatidique ne serait ni l´une ni l´autre. Plusieurs sont avancées. N´étant pas historien, je leur laisse le soin d´en décider.

Je suis plus à l´aise sur le plan littéraire. Ma déception, sans être totale, est immense. Jacques Attali a sans doute des talents de sténographe que ses divers Verbatim ont prouvés, mais ses qualités d´homme de théâtre sont quasiment nulles. Goering et ses acolytes Goebels, Himmler, Heydrich et les autres ne font que hurler du début à la fin de la pièce. C´est totalement inconcevable. Le mot juif apparaît à toutes les pages ou presque. Ce n´est pas tenable ; même médiocre, un écrivain un peu attentif aurait su varier la manière de les désigner. Un seul personnage est à mes yeux crédible ; il est le seul à ne pas vociférer : le directeur général de la compagnie Allianz et président de la Fédération des compagnies d´assurances allemandes. Il est plein d´onctuosité. Des juifs, il se fout complètement. Seules compte à ses yeux sa respectabilité d´assureur et la confiance qu´il cherche à sauvegarder auprès de ses clients, qu´ils soitent juifs ou pas. Effrayant. La pièce est médiocre, mais pour ce personnage, elle mérite d´être lue. En note, Attali nous apprend que ce haut fonctionnaire prendra sa retraite en 1946. Jugé en 1949, il sera condamné à 1000 Marks d´amende. Il mourra dans son lit à l´âge de 98 ans en 1982. On n´aurait pu s´attendre à moins de mansuétude. 

Tout compte fait, j´ai préféré la pièce Le Songe d´Eichmann de l´irritant Michel Onfray dans laquelle la philosophie de Kant en prend un coup. Sur ce plan, il n´est pas sûr que Michel Onfray ait entièrement tort.

Reste que mes vraies préférences vont du côté de l´imagination romanesque avec par exemple Le liseur de Bernhard Schlink qui pose la responsabilité de tout le peuple allemand qui s´est tu devant les exactions et crimes des fonctionnaires nazis; mais aussi le problème du pardon et de la réconciliation pour ceux qui sont nés après la seconde guerre mondiale. Ou encore La cliente de Pierre Assouline qui aborde la question de la délation en France ; - puis à nouveau le pardon.

Etant donnée l´actualité politique de ces dix à vingt derniers années, les fonctionnaires de très hauts rangs pourront encore longtemps tuer un stylo à la main . Il y a peu de chance qu´ils soient vraiment inquiétés.

Lundi 2 juin 2008
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Théâtre - Voir les commentaires
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Il y a peu, j´ai opposé Montaigne à Descartes. Non parce que je mésestime Descartes, mais parce que je place Montaigne plus haut ; notamment sa prudence et l´acceptation des lecons de l´expérience depuis que pesait sur lui le poids des ans. Sans doute parce que le vieillissant Montaigne m´est plus connu que le vieux Descartes


Cette modeste réflexion m´a cependant poussé à en savoir plus. Je me suis donc procuré L´Entretien de M. Descartes avec M. Pascal le jeune de Jean-Claude Brisville ( Actes Sud - Papiers, 2007 (1986 ) , 36 pages, 10 € ) dont Pierre Assouline avait récemment parlé dans son billet "
Le coeur a ses raisons etc..."

L´entretien aurait bien eu lieu un certain 24 septembre 1647. On ne sait pas réellement ce que Descartes et Pascal se sont dit. Mais Jean-Claude Briville a cherché à nous le restituer. Le Pascal qu´il met en scène est un Pascal de 24 ans assez souffreteux et déjà très mystique. Son interlocuteur est un Descartes de 51 ans, pragmatique à souhaits, assagi, et plein de prévenance et de bon sens.

Jean-Claude Brisville a bien du talent. Il restitue le style de la conversation que ces deux honnêtes hommes du classicisme francais pouvaient utiliser entre eux quand on sait par ailleurs que pour l´époque, le moi était haïssable. On voit clairement la science s´opposer à la religion, la raison à la foi, la santé à la maladie, la force de la vie à la crainte de la mort. On voit donc s´opposer deux caractères de la première moitié du siècle, l´un habité du désir de la recherche de la vérité scientifique mais prudent, l´autre hanté d´un désir aussi grand de vérité, mais une vérté plus tournée vers l´au-delà que vers les certitudes mathématiques.

Ces échanges sont incontestablement d´une haute tenue morale, intellectuelle et philosophique, mais c´est un entretien de tête, non du coeur ; on n´y voit surtout deux hommes qui s´entretiennent de leur estime réciproque et non du désir de se connaître.

Il faut dire que le prétexte qui a donné lieu à la rencontre est assez dérisoire. Le jeune Pascal n´avait que le désir de défendre le janséniste M. Arnould, condamné pour avoir pris position contre le confesseur jésuite de Mme de Sablé, autorisant celle-ci à
" aller danser le soir après avoir recu la communion le matin."

D´ou la réplique de Descartes à M. Pascal le jeune : "Tant de bruit pour cela ?"


Avec raison, Descartes s´efforce " d´aérer comme [ il peut ] la conversation."  Il aborde même l´intime. Il mentionne l´affreuse douleur qu´il a ressenti à la mort de son enfant de 5 ans prénommée Francine, fillette qu´il avait eu d´une servante qui partageait son lit. Il est un peu dommage que Jean-Claude Brisville n´ait pas davantage exploité cette veine pour aérer encore plus l´ entretien, notamment en introduisant ce passage de la vie de Descartes où celui-ci explique dans un aveu plein de fraicheur, ( qu´un psychanalyste aurait sans doute aimé recueillir ) :

    
"Lorsque j´étais enfant, j´aimais une petite fille de mon âge qui était un peu louche  ;     ( ... ) longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les  aimer qu´à en aimer d´autres, pour cela seul qu´elles avaient ce défaut ( ... ) ."

Jean-Claude Brisville a cependant peut-être eu raison de ne pas utiliser cet épisode de la vie de Descartes dans l´entretien que le jeune Pascal avait suscité. D´abord parce que j´ignore si ce souvenir est revenu à Descartes avant ou après 1647. Ensuite, parce que rien ne me permet de savoir s´il aurait ému Pascal, car je ne sais si l´enfant Pascal a ou non versé une larme à la mort de sa mère quand il avait trois ans.

Quoi qu´il en soit, il est certain, sachant ce que nous connaissons de Descartes et Pascal, que cet entretien ne pouvait se conclure que sur un désaccord.

     DESCARTES . Adieu, Monsieur. Nous ne pouvions rien nous donner, mais je ne vous oubierai pas.

     PASCAL . Nous nous retrouverons peut-être.

     DESCARTES.  Ici, j´en doute. Il fait grand froid chez la reine des neiges.

Quel dommage, tant pour la science que pour les préoccupations morales du Traité des Passions de l´âme, que Descartes nous ait quitté trois ans plus tard à Stockholm le 11 février 1650. Cela ne m´empêchera cependant pas de chercher à en savoir un peu plus du côté de la petite fille qui louche qu´aimait  Descartes enfant. 
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Illustration noir et blanc à gauche : Homunculus : individu en miniature accroupi dans la tête d´un spermatozoïde de Nicolas Hartsoeker (1694 ), biologiste et physicien néerlandais (1656-1725).
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Samedi 19 avril 2008
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Théâtre - Voir les commentaires
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Plus comédie musicale que théâtre, Singin´in the rain, a été monté avec talent et brio à Oslo par le metteur en scène norvégien et traducteur Svein Sturla Hungnes ( Oslo Nye Hovedscenen ). Elle suit fidèlement le grand film désormais classique de 1952 de Stanley Donen et Gene Kelly. Ce film culte, par delà les décennies qui passent, conserve sa magie propre. C´est, paraît-il, le film favori de Jean-Luc Godard. Pour Billy Wilder, c´est l´un des meilleurs films de toute l´histoire du cinéma. Quant au grand Stanley Kubrick, metteur en scène de Eyes wide shut ( = Les yeux grands fermés ), on sait l´hommage qu´il lui rend dans Orange Mécanique. Mais pour revenir à la comédie musicale présentée à Oslo, si succès il y a, tant auprès du public que des critiques, c´est au talent des interprètes locaux qu´on le doit. Ils ne font pas oublier Gene Kelly, Donald O´Connor et Delby Reynolds ; - ni même Jean Hagen. Mais ils réussissent avec bonheur, fraicheur et talent, à renouveler en tous points le jeu et l´allant de leurs prédécesseurs.

Gene Kelly, dans le rôle de Don Lockewood, perd de son assurance d´acteur du muet et doute de sa valeur ; il n´est pas oublié dans la version norvégienne. Mais Kåre Conradi s´empare sans complexe du rôle tout entier. Il n´est en rien une doublure. Il emboîte admirablement le pas de Gene Kelly et sa voix charme tout le public.
Delby Reynolds jouait une jeune première sous les traits d´une Kathy Selden aimable et tendre qui prenait peu à peu son rôle à coeur. C´est véritablement le cas pour Heidi Ruud Hellingsen. Révélée l´automne dernier au grand public lors d´un concours télévisé intitulé "Rôle de rêve " ( = Drømmerollen ), sa première place lui a permis d´être engagée aussitôt. Ses talents sont multiples et d´une fraîcheur juvénile entraînante. Elle passe sans difficultés d´un morceau à l´autre ; elle maîtrise avec bonheur chant, danse et diction; à l´exception peut-être de quelques déplacements scéniques quand elle ne doit que donner la réplique.
Donald O´Connor, qui joue l´insouciant et sympathique Cosmo Brown, est très bien repris par le talentueux Jonas Georg Digerud.
Quant à Jean Hagen, qui jouait Lina Lamont, mi-agacante mi-hilarante, Mari Maurstadt s´en donne à coeur joie ; elle en fait même un peu trop. Mais son solo final "Qu´est-ce qui cloche ?"( = Hva er galt med meg ? ) est désopilant à souhait, - pour la grande joie du public bon enfant.

Tous les textes sont traduits, à l´exception du plus célèbre Singin` in the rain qui termine le premier acte et est repris au final par toute la troupe dans un rythme endiablé, - à chaque fois, des trombes d´eau inonde le plateau. Le public est aux anges; et bon nombre de spectateurs, jeunes et moins jeunes, le reprend en choeur. C´est dire en quoi ce tube, pour paraphraser Andy Warhol, est célèbre pour sa célébrité. 
 
J´ai souvent été fâché avec le théâtre en Norvège. Trop "théâtral", trop "déclamant", trop "boulevard"; - et au décor souvent trop chargé d´un autre âge. A deux exceptions près: une adaptation du roman Anna Karenine en néo-norvégien vue au Det norske teatret à Oslo il y a plusieurs années ; et il y a encore plus longtemps à Bergen une remaquable dramatisation de la vie de l´écrivaine Amalie Skram qui a passé une bonne partie de sa vie dans un asile psychiatrique. Mais parler de théâtre à propos de Singin´in the rain est un peu abusif. Reste que c´est un très beau spectacle de divertissement. Il convient de ne pas oublier l´élégante chorégraphie de Marianne Skovli Aamodt, même si elle suit de très près celle de l´immortel Gene Kelly
Vendredi 2 février 2007
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Théâtre - Voir les commentaires
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Le ThéâtreIbsen, récemment publié dans la Bibliothèque de la Pléiade ( 2006 ), n´a pas moins de 1890 pages. Il contient les 16 ou 17 pièces majeures du théâtre d´Ibsen selon que l´on considère Empereur et Galiléen comme une ou deux pièces. On y trouve bien sûr  Peer Gynt, Une maison de poupée et La Cane sauvage, mais aussi Brand et Petit Eyolf, représentés récemment pour la première fois à l´attention du public francais.

C´est à Régis Boyer, traducteur infatigable, défenseur et introducteur des sagas islandaises et de toute la littérature scandinave et nordique qui compte, que l´on doit ce volume incomparable. Son introduction, ses notes et les appendices qu´il livre sont remarquables de précisions sans jamais friser l´érudition pédante que l´on trouve parfois chez certains spécialistes universitaires.

Il met clairement en évidence les thèmes essentiels du grand Norvégien : le désir qu´a chacun de nous d´accomplir sa vocation, le doute, le "mensonge vital" que nous entretenons sur nous-mêmes pour nous permettre d´accepter de vivre, l´hypocrisie des "soutiens de la société" prêts à toutes les compromissions pour conserver leur honorabilité, le destin inexorable qui nous poursuit. A cela s´ajoute chez Ibsen le désir lancinant de pénétrer la psychologie féminine, sans doute la préoccupation principale de toute sa vie d´homme de théâtre. Nora Helmer, Ellida Wangel, Hedda Gabler ou Rebekka West sont des figures inoubliables de détermination ou de contradictions comme Brand et Peer Gynt le sont pour leur désir de vivre ou leur attirance morbide pour la destruction.

Regis Boyer met aussi en avant le ressort essentiel de son théâtre, la technique quasi immuable dite du "cadavre dans la cargaison" ( = lik i lasten ), version norvégienne du "squelette dans l´armoire" ( = skeleton in the capboard ), et "qui veut qu´un événement du passé, lourd de menaces, remonte progressivement à la mémoire pour déterminer toute l´action" ( p. 1816 ). Ce qui signifie que ce théâtre bourgeois du XIXe siècle est un digne reflet de la tragédie grecque. Chaque personnage a un passé obsédant et tragique qu´il s´efforce de dissimuler. Mais ni la douce et adorable Nora dans Une maison de poupée, ni Hedda, la farouche fille du feu Général Gabler dans Hedda Gabler, encore moins la dissimulatrice Madame Alving dans Les Revenants, et pas davantage Rebekka West dans Rosmersholm, ne peuvent abolir ce qui a eu lieu. Tout le génie dramatique d´Ibsen sera de faire remonter inexorablement à la surface cette faille ou cette tare. C´est ce long et lent processus de dévoilement que personne ne peut arrêter quand il est déclenché qui constitue la tragédie "ibsénienne". Elle est la version moderne de l´éternel tragédie de l´homme confronté à son destin, et incapable de le surmonter tout seul.

Mais en tant que spécialiste des sagas islandaises, Régis Boyer met aussi en évidence les réminiscences des récits scandinaves les plus anciens. Il est possible, dit-il,  qu´Ibsen n´ait jamais été un grand lecteur ; il n´empêche qu´il connaît bien les sagas islandaises, l´histoire de son pays, ses mythes et ses premiers textes. Il ne peut ignorer la croyance au "draug" norois, ce passé qui nous hante à notre insu, ce sentiment que nous devons rendre des comptes à nos ancêtres si nous avons manqué à leur mémoire, et surtout, cette attitude que nous ne pouvons accepter notre condition d´être mortel que si nous avons élucidé ses énigmes. On peut certes voir dans ce "draug" norois "un spectre annonciateur de la mort". C´est en réalité beaucoup plus. C´est à la lettre, selon Régis Boyer, un "mort-mal-mort", qui n´accepte pas sa condition de mort parce qu´il n´a pas été correctement enterré de son vivant. Plus exactement  "parce qu´il est mort dans des conditions juridiquement inacceptables ( par exemple s´il a été tué sans avoir pu clore un contentieux ) ou bien parce qu´il est mécontent de la manière dont ses héritiers gèrent le patrimoine qu´il leur a laisé" ( p. 1820 ). Il re-vient donc hanter les vivants jusqu´à ce qu´une nouvelle justice ait été faite. Ce n´est qu´alors qu´il pourra disparaître définitivement, après, pour citer encore Régis Boyer, un "tribunal aux portes" ( = dørdom ou duradómr en islandais ), comme on le trouve dans la Saga de Snorri le godi. A moins qu´il n´y ait de purification par le feu.

Régis Boyer se veut prudent dans son interprétation des Revenants. Mais l´incendie qui ravage l´asile construit à la mémoire du défunt encombrant chambellan Alving, débauché notoire, est comme justifé. Ce qui fait d´Ibsen le Norvégien un digne continuateur des "dits laconiques" que sont les sagas.

Je n´ai pas fini de lire et relire Ibsen, les sagas islandaises traduites par le grand Régis Boyer et les récits norvégiens les plus anciens qui reprennent les mythes comme Les Cormorans de Utrøst.

 

                                                               [ Marit Bockelie, Draugen ]

 

Vendredi 26 janvier 2007
- Par Bernard Olivier Lancelot - Publié dans : Théâtre - Voir les commentaires
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Je viens de relire Mademoiselle JulieAugust Strindberg écrit en 1888. Cette pièce naturaliste sur la condition féminine écrite il y a plus d´un siècle, fait certainement de Strindberg un écrivain toujours actuel au début du XXIe siècle. Elle met en scène de manière assez violente une jeune femme de 25 ans, de la haute société suédoise de la fin du XIXe siècle. Julie parle plusieurs langues, sait jouer du piano, a un franc parler, et a une sexualité débordante : elle a une relation sexuelle la nuit de la Saint-Jean avec la valet de son père absent cette nuit-là, valet ambitieux de 30 ans qui rêve d´ouvrir un hôtel en Suisse. Leurs rapports sont autant une lutte de classes à mort qu´une guerre entre les sexes sans merci. Strindberg aurait beaucoup mis de lui-même, en particulier de ses rapports personnels avec les femmes dans cette âpre pièce.

Régis Boyer, l´infatigable traducteur, défenseur et introducteur des sagas islandaises en France, et de toute la littérature scandinave et nordique qui compte, signale dans son introduction, ses notices et ses notes qui font autorité à la récente édition du ThéâtreIbsen publié dans la Bibliothèque de la Pléiade ( 2006 ), que Strindberg, avec Mademoiselle Julie, a voulu se mesurer et dépasser Une maison de poupée que son rival norvégien Ibsen, a écrit en 1879. Dans la foulée de la re-lecture de Mademoiselle Julie, j´ai donc relu Une maison de poupée.

 

J´avais oublié la puissance de cette pièce, notamment tout le troisième acte. Elle n´a rien de la violence de Mademoiselle Julie. Il émane d´elle, au contraire, une force tranquille étonnante. Qu´Ibsen ait écrit il y a 125 ans trois actes d´une telle tenue sur la force de la vocation à être soi-même d´une femme issue de la bourgeoisie "bien pensante" de la fin du XIXe siècle, est prodigieusement fabuleux. Elle supporte sans conteste possible la comparaison avec la pièce de Strindberg. Ce n´est certainement pas pour rien que le théâtre d´Ibsen est toujours à l´honneur sur les scènes du monde entier, que le public francais a pu voir récemment Brand  et Petit Eyolf, et qu´Une maison de poupée, la pièce la plus connue d´Ibsen, soit régulièrement mise en scène.

Cette pièce est l´une des plus brèves d´Ibsen ; mais c´est l´une des plus fortes, au déroulement implacable, digne d´une tragédie grecque, un pur chef d´oeuvre de composition comme le souligne Régis Boyer. Le destin est implacable. L´héroïne Nora a fait un emprunt qu´elle a signé d´une fausse signature par amour. Cette dissimulation, cette tache, cette faille, ce mensonge enfoui remonte à la surface comme "un cadavre dans la cargaison", selon un procédé qu´Ibsen reprendra de pièces en pièces et qui "veut qu´un événement du passé, lourd de menaces, remonte progressivement à la mémoire pour déterminer toute la suite de l´action" ( Régis Boyer, op. cité, p. 1816 ). Nora ne se plaint pas que son passé la rattrape : elle tire les conséquences non seulement de son acte, mais aussi de la lâcheté de son mari, qui est prêt à poursuivre sa vie sur "un mensonge vital", malgré toutes ses belles paroles antérieures. Avocat faible et médiocre, il est prêt aux pires compromisions pour sauver son honorabilité, et rappelle à sa femme de manière dérisoire ses devoirs d´épouse, de mère puis ceux de la religion qu´il confond avec ceux de l´Eglise. Non sans quelque cynisme, Nora lui répond que la bonne pourra s´occuper des enfants, mais que pour elle, elle a désormais autre chose à faire : remplir ses devoirs envers elle-même, et d´essayer, humblement mais de manière déterminée, de devenir avant tout un être humain.

Le texte d´Ibsen dépasse largement les interprétations féministes que certaines lectrices ont voulu y voir à certaines époques. Il convient, sans fausse modestie, de voir, de lire et de re-lire cette pièce écrite en 1879.

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Qui suis-je ?

Professeur francais retraité du Secondaire dans le système scolaire norvégien qui a effectué des remplacements à l´Université d´Oslo (UiO)  comme chargé de cours à tous les niveaux. 
Attaché linguistique / Lecteur itinérant ( reiselektor ) pendant cinq ans.

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