Ecrire un commentaire - Recommander - Communauté : Livres et souvenirs de lecture
J´ai ainsi peu à peu compris pourquoi Paris est depuis des siècles une ville que les étrangers ou les provinciaux qui l´ont habitée ont vantée et pourquoi les touristes du monde entier désirent la visiter.
Enfant, j´avais découvert ma rue, laplace du coin, et plusieurs rues très proches ou un peu plus lointaines pour les avoir systématiquement explorées à pied ou à vélo, émerveillé par le travail que les commercants et les artisans effectuaient tous les jours de la semaine, y compris le dimanche pour certains. Et presque simultément, dès l´âge de 5 ans et demi, le métro de Paris, même si je savais à peine lire. Avec mon correspondant Peter, j´ai commencé à explorer systematiquement le Paris touristique.
Je me suis contenté, la première année, des monuments les plus classiques. Je suis donc monté pour la seconde fois de ma vie au sommet de la Tour Eiffel, ai contemplé pour la première fois Les Champs Elysées du haut de l´Arc de Triomphe et ainsi de suite pratiquement tous les jours. L´expression de "plus belle avenue du monde" pour qualifier Les Champs Elysées m´énerve un peu car ce sont surtout les Francais qui l´utilisent. Mais il faut avouer que du haut de l´Arche de la Défense construite beaucoup plus tard par volonté autant politique que culturelle et architecturale de Francois Mitterrand, président de la République, la vue sur plusieurs kilomètres est exceptionnelle. On découvre, au delà de l´Avenue de la Grande Armée, l´Arc de Triomphe, les Champs Elysées, l´Obélisque de la Place de la Concorde et pour finir l´Arc de Triomphe du Carrousel. Et derrière, quelques belles collines boisées dont j´ai oublié le nom. Beaucoup de capitales européennes parlent de "Champs Elysées" pour parler de leur artère principale. J´en ai vues quelques unes. Aucune n´a la longueur et la magnificence des vrais Champs Elysées. Les quartiers Est et Nord de Paris ne sont guère attrayants, et certains ont longtemps été sordides. Mais plusieurs autres quartiers montrent clairement qu´il n´y a pas à Paris que des monuments : les urbanistes ont autant mis en valeur Paris que les architectes. Reste que pour moi, ce qu´il y a de plus beau à Paris sont la Sainte Chapelle et la Place des Vosges.
Nous avons évidemment aussi parcouru certaines salles du Louvre que j´avais découvertes quelques années auparavant grâce à un enseignant qui avait consacré certains jeudis matins à nous montrer quelques chefs-d´oeuvre de l´art égyptien, grec et latin ainsi que d´autres du Moyen-âge francais et de la Renaisssance en rapport avec notre programme d´histoire. Mais Peter avait une meilleure connaissance des Impressionistes francais que moi. C´est donc avec lui que j´ai commencé à mieux les connaître en arpentant le musée du Jeu de Paume et la salle circulaire où les Nymphéas de Monet sont exposés. Le Musée d´Orsay n´existait pas encore. Mais Peter savait aussi chercher à connaître ce qui n´était pas forcément décrit dans l´Officiel des spectacles. C´est donc avec lui que je suis entré pour la première fois dans une ou deux galeries de tableaux, notamment en sortant de la maison que Victor Hugo possédait sur la Place des Vosges. Je crois que c´est avec lui que j´ai retenu le nom de Kahnweiler.
La deuxième année, ma soeur, ma mère, lui et moi avons utilisé les samedis ou les dimanches, - et je crois une fois un week-end -, à visiter avec les services de cars de la RATP ( = Régie Autonome des Transports Parisiens) des lieux assez loins de Paris. Je ne me souviens que des Châteaux de la Loire ; je sais pourquoi. J´avais appris à les connaître et à les apprécier en visitant systématiquement avec ma soeur ceux qui se trouvaient à proximité de la petite ville deMer dans le Loir et Cher. Quant aux après-midi de la semaine, j´ai cherché à faire découvrir à mon correspondant allemand des monuments, des musées et des lieux qui sortaient un peu des sentiers battus, comme par exemple le Musée Carnavalet ou les catacombes. Ce dont je me souviens le mieux reste cependant la visite des égouts des Paris. J´avais commencé à lire au mois de juillet 1958 à Stuttgart Les Misérables de Victor Hugo. Ce qui énervait beaucoup Peter, car il estimait que j´aurais dû lire des auteurs allemands. De retour à Paris, j´ai eu envie de me rendre compte de visu comment Jean Valjean pouvait traverser les eaux sales en portant sur ses épaules le corps sans vie de Marius, et échapper ainsi aux policiers et au zèle de Javert. Autant dire que je n´ai rien vu de tout ca. C´est bien plus tard que j´ai compris que la puissance des images que la lecture laissait, venait autant des mots utilisés par l´écrivain que de l´imagination du lecteur.
Les visites terminées, on se rendait de moins en moins directement chez moi. Peter reprenait l´intiative. Il choisissait une terrasse de café et commandait deux bières, deux demis, deux pressions, éventuellement deux panachés ou deux Kronembourg. Il variait les commandes autant pour enrichir son vocabulaire qu´apprécier ou critiquer les bières francaises.On donnait des notes aux femmes qui passaient. 2 sur 20 pour celle-là. 14 pour une autre. Ce n´était pas encore l´époque des mini-jupes. On ne pouvait donc voir le haut ou le milieu des cuisses. On se contentait de l´allure générale, du visage ou de la grosseur des seins. Il notait soigneusement les expressions que je connaissais. "Beau balcon. 13 ! - "Oh Non ! 8... "Quel boudin ! 4 "- "Celle-là a du chien" - "Pas tellement".
En Allemagne et en allemand, Peter aimait enjôler son monde. Il a même une fois avec un certain succès réussi à se jouer en francais de deux policiers allemands serviables. A Paris, il n´en était pas de même. De mon côté, je n´avais ni son bagou, ni son aisance. Mais je commencais à bien me débrouiller en allemand et j´aimais parler allemand avec lui aux terrasses des cafés, sans doute pour mieux faire passer mon jeune âge aux yeux du Garcon à qui nous commandions les bières. En revenant de la Place du Tertre, nous nous sommes assis à une terrasse devant laquelle passait des centaines de gens de toutes les nationalités et de toutes les couleurs. Les notes et les évaluations que nous donnions étaient en allemand. Arrive le Garcon pour encaisser les consommations. Je n´avais pas l´appoint. Je prends les pièces de Peter et sors un gros billet de mon portefeuille. D´un geste très professionnel, le Garcon escamote le billet, jette négligeamment deux ou trois piécettes sur la table et déclare en déchirant le ticket de caisse : -"Le compte est bon !" Marchander ou embobinner mon monde n´a jamais été mon fort. Mais dès l´âge de 6-7 ans j´ai su compter la monnaie que l´on me rendait surtout si le commercant se trompait en ma faveur. Le cordonnier de la rue Beaugrennelle ou le russe épicier presqu´aveugle en savaient quelque chose. Si j´avais commandé cette bière seul, j´aurais peut-être été moins vif à réagir. Le Garcon s´est excusé en jurant de sa bonne foi ; et a rajouté aux piécettes qui se trouvaient déjà sur la table le billet manquant. J´ai alors expliqué en allemand à mon correspondant que le montant du pourboire était à l´appréciation du consommateur. J´ai senti ce jour-là que j´étais devenu un adolescent qui pouvait commencer à consommer seul autre chose qu´une menthe à l´eau. ( ... / ... . A suivre, Cf V )
[ Stuttgart
: Schlossplatz ]