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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 14:30
QueLaBêteMeure4
De tous les films de Claude Chabrol que j´ai vus, dont certains plusieurs fois, Que la bête meure est pour moi le plus grand tant il est profond ; mais il est dérangeant au possible car il place le spectateur devant un cas de conscience terrible
: peut-on impunément se substituer à la justice ?

Un père écrivain, fou de douleur, jure de venger son fils qu´un chauffard a tué, et que la police n´a jamais pu retrouver ; rien ne semble plus juste et légitime. Mais ce faisant, ne se perd-il pas aux yeux de tous et de lui-même en se rendant aussi cynique et abject que le criminel ? La fin du film pose très clairement la question, citant L´Ecclésiaste : "Il faut que la bête meure ; mais l´homme aussi. L´un et l´autre doivent mourir." Même si un doute persiste sur l´identité de celui qui a tué par vengeance : le père écrivain ou le fils du chauffard qui s´accuse de parricide pour disculper celui qui a osé faire ce que lui-même désirait au fond de lui : tuer un père que tout le monde ou presque considère odieux et malfaisant. Terrible dilemme.

Construisant son film comme une tragédie en cinq actes, Chabrol enchaîne les événements aussi inexorablement que ceux à l´oeuvre dans la tragédie grecque et voulus par les dieux ; à une différence près : Chabrol ne parle pas de destin, mais de hasard du quotidien le plus banal et auquel personne ne peut échapper, quelle que soit la volonté de chacun.

La scène qui débute le film est exemplaire ; à partir de là, plus rien ne pourra s´arrêter tant les faits s´enchaîneront les uns à la suite des autres : l´accident qui fauche l´enfant ; le désir de vengeance et la recherche du coupable ; la découverte du meurtrier, être vil et profondément méprisant ; le meurtre par empoissement auquel on n´assiste pas et qui s´avère d´une cruauté sans nom quand on apprend qu´il s´agit de mort aux rats ; le châtiment, certes apaisant comme le veut la catharsis des Grecs, mais laissant néanmoins un goût de cendres devant le désespoir et l´anéantissement de tous les protagonistes qui doivent vivre après ce drame.
QueLaBêteMeure1
Les acteurs sont tous admirables, qu´il s´agisse de Michel Duchaussoy dans le rôle du père vengeur ; de Jean Yanne dans le rôle de l´abject garagiste ; de Caroline Cellier, dans le rõle ingrat de belle-soeur du chauffard qui a couvert de son silence l´ignominie de son beau-frére et que le père de l´enfant tué séduira sans vergogne pour mieux approcher le tueur de son fils ; et le jeune Marc Di Napoli, qui prend sur lui le meurtre de son père pour sauver l´écrivain qu´il aurait voulu pour père. Mais aussi les acteurs secondaires, que ce soit la mère du chauffard  ou les médiocres amis du garagistes, échangeant dans l´attente de l´arrivée du garagiste les clichés les plus éculés sur le temps, les saisons, les embarras de Paris et les oeuvres des Nouveaux-romanciers tels Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et ... Paul Gegauff, - scénariste du film et ami dans la vie de Claude Chabrol lui-même.

Chabrol n´est pas pour rien l´insatiable pourfendeur d´une certaine bourgeoise exécrable., comme l´est par ailleurs Luis Buñuel ou différemment Louis Calaferte.  Certaines séquences sont dignes d´anthologie. À chacun de choisir celle qu´il préfère.

Toutes sont plus admirables les unes ques les autres comme par exemple celle de l´accident qui débute le film et qui montre QueLaBêteMeure5le capot noir de la Mustang qui fonce à toute allure sur la route, et qui bientôt va heurter de plein fouet un enfant insouciant qui rentre chez lui après une après-midi radieuse à la plage ; - avec, en fond sonore, coupé par la très brève vision d´un cimetière désert écrasé de chaleur, une cloche d´église qui sonne au loin l´angélus. QueLaBêteMeure2Ou l´insupportable  scène de la découpe d´un canard par un maître d´hôtel impassible pendant que le père écrivain qui a assouvi sa soif de vengeance, révèle à la belle-soeur du garagiste devenue sa maîtresse, qu´il ne l´a séduite que pour un seul but : se rapprocher plus sûrement du meurtrier de son fils ; - se rendant aussi odieux que le lâche chauffard qu´il a débusqué.

Pour ma part, celle que je préfère est peut-être la plus courte mais l´une des plus intenses : c´est celle où l´écrivain, père et professeur, explique au fils du garagiste une page d´Homère décrivant devant la ville de Troie qu´il a contribué à libérer, la mort de Diomède, ne se révoltant en rien contre son sort voulu par les dieux.

Ce film dérange au plus haut point. Il concilie la maitrise du grand Hitchcock qui laisse le spectateur deviner ce qu´il lui cache ; - et la profondeur d´un Fritz Lang qui pose sans détour la question de la culpabilité. QueLaBêteMeure3Sans pour autant négliger la somptuosité de certaines images, et notamment celles du dénouement, qui voit l´écrivain qui a tué par désir de vengeance, seul sur un voilier, gagner le large et disparaître à jamais, sur le fond magnifique d´un lied de Brahms évoquant la citation de L´Ecclésiaste mentionnée plus haut,  tandis que sa voix off, monocorde et insensible, dit à sa maîtresse effondrée sa lâcheté d´avoir un temps fait croire que le coupable du meurtre pouvait être le fils de l´odieux  garagiste ; et qu´ensuite, seul se fait entendre, le bruit incessant des vagues se fracassant sur des rochers.

Ce film, aussi dérangeant soit-il, est à voir et à revoir, tant pour le jeu des acteurs, les rebondissements de l´ intrigue, la profondeur du sujet que l´âpre beauté du dénouement. Un père, aussi convaincu de son bon droit, ne peut lui-même faire vengeance, quelle que soit la monstruosité de celui a causé la mort d´un être aimé qui n´aspirait qu´à vivre. C´est, ni plus ni moins, à l´instar des héros grecs, faire acte de démesure ; - et de victime, devenir bourreau.



 

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Cinéma
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commentaires

claude 15/02/2010 10:32


ha oui alors, mardi gras j'adore, surtout les crêpes ! et puis, la semaine ne peut être que belle je suis en récupération ;o)
bonne semaine à toi aussi, ici on a un beau soleil et ça fait chaud au coeur. Même les poules commencent à être moins terrorisées, hahaha
alors, lecture, balade, les copains, bricolage.... sont au programme ! du bonheur quoi !
Claude


BOL 15/02/2010 02:45


Bonjour Claude : comme les grands livres doivent être lus et relus pour être bien compris, les dvds ou la télé permettent aujourd´hui de voir et revoir les grands films des meilleurs
réalisateurs.
Bon lundi, excellent mardi gras et radieuse semaine


Claude 14/02/2010 22:48


Bonsoir Bernard,
j'ai vu ce film enfant, et, je crois qu'il m'a marqué à vie. Tant par l'histoire (j'avais du le regarder en secret!!!), tant pas les jeux des acteurs, la musique etc.
Je l'ai revu plusieurs fois depuis, et je crois que je me retrouve toujours aussi désemparée devant ces images.
Quels talents!
bonne soirée
claude


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