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3 décembre 2006 7 03 /12 /décembre /2006 03:40

C´est durant l´année universitaire 1966-1967 à Tours que j´ai eu comme profeseur de Sociologie Georges Lapassade.

 [ Georges Lapassade à 39 ans ]

Il est arrivé en cours d´année, appelé par le professeur titulaire de Sociologie Jean Duvignaud. Il avait obtenu, si mes souvenirs sont bons, un poste d´enseignement en Tunisie, mais avait été expulsé après avoir participé ( ou encouragé ? ) une grève d´étudiants ( à moins que ce ne fût d´enseignants ...).

Je me souviendrai longtemps de ses deux premiers cours. C´était un jeudi et le premier cours devait commencer relativement tôt. Mais il est arrivé avec au moins 10 minutes de retard. Il avait à l´époque un peu plus de 40 ans et était habillé simplement, sans cravate. Il a pris place à son bureau sur l´estrade, s´est assis sur sa chaise, nous a simplement déclaré qu´il ne s´était pas réveillé et s´est tu. Cinq minutes ; dix minutes ; peut-être un quart d´heure. Sans un mot.  Il nous regardait, les traits du visage impénétrables, et attendait comme nous l´attendions. Il avait ouvert sa petite serviette de cuir brun et lisait Le Monde de la veille tout en nous suivant des yeux. J´ai oublié ce sur quoi il devait parler, mais le titre de cours était alléchant, comme tous ceux que nous faisaient Jean Duvignaud, qui pouvait parler trois quart d´heure avec seulement devant lui une minuscule fiche sur laquelle il avait écrit quelques mots-clefs. C´était totalement différent des cours des autres enseignants qui parlaient en lisant un papier couvert de notes manuscrites. La réputation de Georges Lapasssade était flatteuse et nous étions tous pleins d´attente.

J´ai oublié si nous étions une dizaine ou une quarantaine d´étudiants à attendre qu´il prenne la parole. Nous nous regardions, nous regardions en arrière, à droite ou à gauche, faisions des mimiques plus ou moins dubitatives, mais rien n´y faisait : Georges Lapassade retait silencieux. Je crois me souvenir qu´un ou deux étudiants ont fini par sortir, mais cela n´a pas perturbé Georges Lapassade. Silencieux il était, silencieux il le restait.  Il semblait indifférent à notre présence et ne disait pas un mot. Quelques ricanements se firent entendre quand tout à coup quelqu´un dit à haute voix : -"Alors, Jojo La Salade, tu l´fais ton cours ou pas ?"

Georges Lapassade lut alors la phrase du journal qu´il avait sous les yeux et improvisa à partir de cette phrase un cours de philosophie politique époustouflant. Je n´ai pris ce jour-là aucune note et n´ai osé prendre la parole, mais plusieurs de mes camarades n´avaient pas la même gêne, et c´est sans se démonter qu´il leur a répondu tout en structurant sa pensée autour de la phrase lue dans le journal Le Monde.

Le cours suivant était une introduction à la dynamique de groupes. La première chose qu´il fit fut de disposer les tables autrement. Il nous demanda de faire un rectangle fermé de l´ensemble des tables de la pièce, se placa parmi nous en s´asseyant sur une des chaises semblables à la nôtre, et nous expliqua qu´il n´y avait pas de thème de discussion, que nous pouvions dire tout ce que nous voulions, et que tout ce qui serait dit appartenait au groupe, mais que nous pouvions faire référence à l´extérieur de ce qui pourrait être dit dans le groupe à la seule condition que le groupe soit d´accord. Il n´avait aucun papier devant lui, et n´avait en rien ouvert sa serviette pour sortir un livre ou un journal comme dans le cours précédent.

Je ne sais si beaucoup d´entre nous avons pris la parole ce jour-là, mais je n´ai pas manqué de suivre régulièrement ces séances de dynamique de groupes en étant chaque fois autrant frustré que fasciné. Je m´étais procuré Le développement de la personne de Carl Rogers, et je voyais bien les implications du cours de Lapassade avec les principes fondamentaux de la dynamique de groupes, mais je trouvais ces cours de plus en plus dérisoires. J´ai fini par ne plus y aller, taxant cet enseignant de fumiste sans nom. Renvoyer par reformulation ce que les étudiants avaient du mal à formuler clairement me semblait de plus en plus vain et vide. J´avais une soif d´apprendre du "concret". En sortant après chaque cours, j´avais simplement le sentiment d´avoir perdu mon temps.

Mais je n´en avais pas fini avec Georges Lapassade, car les étudiants en Lettres de l´Université de Tours se mirent en grève. C´était durant l´année 1966-1967 ( à moins que ce ne soit durant l´année 1967-1968, je ne me souviens plus très bien ), mais ce dont je suis sûr, c´est que c´était avant les événements de mai 1968, si bien que lorsque ces événements ont éclaté, je me suis alors senti comme un vétéran, comme quelqu´un de vieux qui vivait du "déjà vu".

Divers ensignants suivaient de près ce mouvement de contestation. J´ai oublié les motifs exacts, mais je me souviens que les professeurs attentifs à ce mouvement étaient Jean Duvignaud,  sociologue,  Georges Lapassade, psychosociologue ( comme il se faisait alors appeler ), et Yves Babonaux, géographe, inscrit au PC et qui devint par la suite professeur émérite à la Sorbonne. Le plus engagé était sans conteste Georges Lapassade. Il était à notre écoute, toujours prêt à nous aider à mieux prendre conscience de nos revendications et à nous forcer à analyser la résistance de l´institution qu´était l´université. C´est alors que j´ai compris ce qu´il voulait dire en se disant "libérateur de la parole sociale". Je ne sais s´il a repris plus tard cette formulation, mais j´ai vu alors en lui une sorte de Socrate qui cherchait à nous faire accoucher de ce que nous portions confusément en nous. Il faut dire qu´entendre un étudiant prendre devant lui subitement la parole dans un amphi bondé pour simplement déclarer : "Je suis un étudiant de base qui n´a pas l´habitude de prendre la parole, mais ce que je veux dire, c´est...etc"  n´est pas indifférent. Cela a en tout cas laissé en moi des traces évidentes, ce qui explique pourquoi j´ai toujours voulu, bien modestement, sans les excès et donc sans le génie de Georges Lapassade, cherché à donner la parole à mes élèves du secondaire. Mes cours de chargé d´enseignement non titulaire sur la littérature francaise à l´Université d´Oslo ont en revanche été inspiré d´un autre exemple, celui du sociologue et écrivain Jean Duvignaud.

Après 1972, vivant en Norvège avec le statut de professeur de Francais Langue Etrangère dans le secondaire, et parfois chargé de cours non titulaire à l´université, je n´ai pas cherché à suivre l´évolution de Georges Lapassade. Je ne peux donc parler valablement de Groupes, Organisation, Institutions, réédité cinq fois et considéré comme son oeuvre maîtresse. Je ne peux encore moins parler de ses recherches sur la sociologie d´intervention, sa notion d´ethnométhodologie, ses analyses du rap, des phénomènes d´états modifés de la conscience ou de la transe. Reste que Georges Lapassade est sans conteste l´enseignant du supérieur qui m´a le plus influencé dans ma pratique quotidienne et que sa thèse d´Etat sur L´entrée dans la vie : essai sur l´inachèvement de l´homme, publié en 1963, est encore aujourd´hui, au début de ma vieillesse, un de mes livres de chevet. Je renvoie donc les éventuels intéressés par les travaux de Georges Lapassade, au lien suivant, parmi plusieurs autres : http://1libertaire.free.fr/GeorgesLapassade.html

 

 

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Souvenirs d'homme jeune
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commentaires

BRUNEAU 05/11/2016 11:04

Bonjour et merci pour ces souvenirs. J'étais aussi à Tours en 67/69 et j'ai eu Duvignaud et Lapassade comme profs. Je ne les ai jamais oubliés ! Personnellement je ne devins pas prof ... Après la Fac, j'entrai dans l'industrie, en usine, pour m'occuper des relations sociales (enfin ... faire mon apprentissage des relations sociales !). Pendant + de la moitié de ma vie industrielle, j'ai occupé des postes de DRH. Je peux affirmer que ce que j'ai appris avec Jean Duvignaud et Georges Lapassade ont été déterminants pour moi pour réussir ma vie professionnelle et y être heureux malgré les tensions que j'ai pu y vivre ! Je me souviendrai toujours de ce weekend où un petit groupe d'étudiants forma le premier T-Group avec G. Lapassade ...Le démarrage fut laborieux ... mais que ce fut riche comme enseignement ! Toute ma vie cela m'a servi car c'est essentiel de "piger" ce qu'il se passe dans un groupe quand on est en phase de négociation .....

BOL 08/04/2010 09:29



@Etienne Nils, bonjour,


Je tutoie très difficilement en français, mais allons-y pour le tutoiement si nous avons suivi les mêmes cours à Tours avant 68; ça rajeunit. J´avoue cependant que ces deux prénoms accolés ne me
disent rien.


Je reste sur ma faim : j´aurai aimé pouvoir consulter ton blog littéraire. Quant à m´envoyer un message plus personnel, tu peux me contacter par l´intermédiaire de l´adresse administrative
d´over-blog.


Au plaisir de te lire plus longuement,


Bernard



etienne nils 08/04/2010 05:09



C'est un mystère : je me suis éveillé avec en tête le nom de Georges Lapassade, personnage qui avait totalement disparu de mes pensées depuis au moins quarante ans. J'ai ouvert mon ordi. J'ai
tapé ce nom. Voilà comment je suis arrivé sur ton blog. Je vous tutoie, car nous sommes très exactement pairs: j'étais à Tours étudiant en sociologie sous Duvignaud ; comme toi, j'ai vécu ce
premier "cours" de Lapassade et  nous avons certainement échangé un de ces regards dubitatifs dont tu parles dans ton article.


Moi aussi j'ai été prof, et me voilà retraité, moi aussi J'ai ouvert un blog dans le genre littéraire. Ces similitudes me frappent d'autant plus que je n'ai gardé aucun contact avec aucun de ceux
qui furent mes compagnons étudiants, et voilà bien trente ans qu'une occasion d'évoquer ces souvenirs ne s'est pas présentée.


J'ai pris plaisir à me balader dans tes écrits. C'est à travers les souvenirs d'enfance tout particulièrement qu'on se reconnaît comme membre de la même génération.


Bon, ben, salut.



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