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1 décembre 2006 5 01 /12 /décembre /2006 10:20

Quand aujourd´hui un jeune homme quitte l´Afrique et sa famille pour gagner l´Europe en traversant le Sahara et la mer, c´est pour lui une aventure personnelle et un drame familial. Quand j´ai quitté la France alors que je n´avais pas 30 ans, je n´étais plus un jeune homme mais un homme jeune. Je n´avais pas vraiment conscience d´une aventure et encore moins l´impression de vivre un drame. Je vivais simplement mon destin sans le savoir.

Il m´est difficile de comprendre aujourd´hui pourquoi j´ai voulu partir. Je n´arrive pas à en déterminer la cause. Il faut sans doute chercher tout un faisceau de facteurs qui concernent aussi bien moi-même que mon entourage, ma personnalité que mes proches, ce que j´étais déjà et inclure ceux et celles qui constituaient mon univers de tous les jours, c´est-à-dire ma mère, ma soeur plus âgée et mon père que je n´ai jamais connu. Aujourd´hui, 35 ans après ce moment crucial de ma vie qui a engagé tout mon avenir, je crois simplement que je cherchais sans le savoir à entrer dans ma vie.

[ Georges Lapasade à 80 ans, 2004 ]

J´ai lu il y a plus de 40 ans, alors que j´étais étudiant, L´entrée dans la vie : essai sur l´inachèvement de l´homme, thèse d´Etat du philosophe et sociologue Georges Lapassade, publiée aux Editions de Minuit dans la collection Arguments en 1963. Georges Lapassade était alors en 1966-1967 un de mes professeurs de sociologie à l´Université de Tours. Je viens de la relire. Henri Lefebvre, autre sociologue, a déclaré au milieu des années 1960, que cette thèse était l´une des dix meilleures thèses du siècle. Je crois modestement que cette affirmation est toujours aussi valable en ce début du XXIe siècle.

L´essentiel de cette thèse est dans le sous-titre : la maturité est un leurre ; la notion d´adulte est un mythe. Si le destin des jeunes est la révolte, c´est que la perspective de la maturité dans la société moderne est perçue par eux comme un renoncement à soi-même. Leur révolte est un refus de passer par le moule de la normalisation. La réelle maturité consisterait en fait à prendre conscience de notre inachèvement et de l´assumer. Puisque  la biologie comme la psychologie montrent que le petit de l´homme qu´est l´enfant est marqué dès sa naissance par son inachèvement, il faudrait admettre que la prétendue maturité à l´âge adulte n´est jamais complète. Georges Lapassade s´appuie sur Bolk, Freud, Marx et Nietzsche, et il cite E. Fromm qui affirme : "La vie entière de l´individu n´est rien d´autre que le processus de donner naissance à soi-même ; en vérité, nous serons pleinement nés quand nous mourrons" [ E. Fromm, "Le drame fondamental de l´homme : naître à l´humain", L´Age d´homme no. 106, cité par Lapassade dans L´entrée dans la vie, Editions de Minuit, 1963, p. 32].

Dans nos sociétés modernes occidentales, les rites d´initiation n´existent plus vraiment. Période de révolte, de refus et de contestation des valeurs admises par les adultes en place, l´adolescence est perçue par ceux qui la regardent de l´extérieur en l´étudiant, ou en la subissant en la désapprouvant et en la condamnant, comme une période de troubles désordonnés et de pertubation transitoire avant l´entrée dans la vie adulte proprement dite, période d´achèvement. L´adolescence et la jeunesse sont en fait, pour Lapassade, beaucoup plus qu´un moment de passage : c´est une affirmation nihiliste de soi qui tente de refuser la mise au pas que constitue la normalisation de l´entrée dans la vie active, accompagnée ou non du mariage.

Ce que je découvre depuis que je suis à la retraite et que je vis seul, c´est que je suis à nouveau dans une période de passage. Je vis une nouvelle répétition de séparation. L´homme jeune sort de son enfance avec plus ou moins de douleurs et quitte sa famille pour trouver ses propres repères et asseoir ses propres valeurs tout en acceptant celles des autres, familiales, professionnelles, sociales et idéologiques. Je vis à mon âge, qui est le début de ma vieillesse, un déchirement comparable. J´ y vois comme une nouvelle naissance, un nouvel épanouissement. Il est évident que je n´ai pas tout à apprendre, que je ne peux oublier les acquis antérieurs, qu´ils viennent de ma petite enfance française, de mes années de formation à la fois française et norvégienne et de ma vie d´homme franco-norvégien plus ou moins arrivé. Mais je ne peux me faire à l´idée que ma vie soit achevée parce que ma vie active professionnelle est terminée.

Je crois que dans mon enfance et une partie de mon adolescence, j´ai confusément cherché à inventer ma vie. Ma vie d´adulte, me semble-t-il aujourd´hui, n´aurait été qu´une longue période de latence. Mais depuis que je me suis volontairement mis à la retraite, il me semble que je revis à la vie, que j´invente à nouveau ma propre vie. Ce n´est pas une révolte, ni un refus nihiliste de ce que j´ai été, mais une nouvelle attention à soi, un nouvel accomplissement à partir de ce que je suis en revenant aux sources de mon enfance et aux déchirements de mon adolescence. Ce que je cherche aujourd´hui, c´est de retrouver une certaine spontanéité de l´enfance sans pour autant renier les connaissances acquises de la période de latence de 35 ans qui a suivi. Je reviens à un simple désir de projet, sans faire table rase des acquis antérieurs. La fin de ma vie professionnelle, que j´ai volontairement précipitée, me rend libre pour un nouveau départ, me rend désireux d´annihiler ce qui n´a été qu´une sorte de mort prématurée, me donne l´envie de dépasser ma vie professionnelle d´adulte vue comme une sorte de gel de promesses. Il me semble qu´il me reste, dans les années à vivre jusqu´à ma mort, à apprendre à naître à moi-même.

A l´initiation des sociétés closes dites autrefois archaïques ou primitives, a succédé dans les sociétés ouvertes d´aujourd´hui, largement post-industrielles, l´apprentissage de la vie. Il me semble que ma période d´apprentissage personnel s´est figé lors de ma période professionnelle et en partie familiale qui a duré 35 ans et que j´ose considérer aujourd´hui comme une période de latence. Il me semble désormais que je suis à un moment où, pour reprendre le mot de Kierkegaard que cite Lapassade, je doive à nouveau me "choisir", comme l´adolescent se choisit au moment de la puberté pour naître véritablement au monde. Tout en sachant, ayant tout de même vécu toute une vie, que la réponse que je peux donner ne peut oublier que je suis situé dans une culture, dans mon sexe et dans un système social historiquement et idéologiquement déterminé.

Ce que j´aspire aujourd´hui, ce que je cherche à accomplir et à réaliser, c´est un dépassement de ce que j´ai été jusqu´ici, une véritable "aufhebung" hegelienne, c´est-à-dire un accomplissement où il faut à la fois conserver et dépasser.

M´affirmer avec mes valeurs propres, c´est ainsi donner naissance à moi-même avec la nécessité d´ effectuer un véritable travail intérieur correspondant un peu à un travail de deuil : accepter la perte, le manque et la séparation pour à nouveau conquérir ma propre autonomie. Sans pour autant croire que j´aurai atteint, au seuil de ma mort, un quelconque achèvement.

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Réflexions de retraité
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