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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 13:59


Je ne suis qu´au tout début du roman Les carnets secrets du Bernin de Loïc Aubry (Ed. Jean-Michel Bordessoules, 2009, 372 pages, 20,90€), mais ce début est passionnant. Ces carnets sont fictifs. Ils montrent à l´évidence que Loïc Aubry, professeur de Lettres Classiques à Poitiers et longtemps Chargé de cours à l´Institut de latin de l´Université, connaît fort bien l´Italie et particulièrement Rome et Le Bernin. Il met en scène le sculpteur qui se souvient de ses débuts enfant, mêlant à ses premiers succès de dessinateur et de sculpteur prodige, ses émois de petit garçon de 11 ans quand ce dernier imagine les formes cachées des petites filles qui habitent près de chez lui. À cela s´ajoute les conseils que son maître en sculpture Annibale Carrachi (1560-1608) lui aurait dit.

Il ne connaît pas toujours les héros de la mythologie dont parle Annibale Carrachi, mais il comprend intuitivement le message que lui transmet son maître quand ce dernier lui explique que, s´il veut un jour être plus grand que ses contemporains, il lui faudra représenter bien autre chose que "la seule ressemblance" :

 

 - Tu vois Gian Lorenzo, tel Polyphème à l´oeil unique, ils sont devenus des Cyclopes. Ils n´ont plus qu´un seul oeil. Ils voient tous que la peau et la chair de Galatée est "plus blanche que les pétales neigeux du troène", ainsi que le décrit le poète ... Tous avec leur oeil unique sont capables de la reproduire, mais aucun ne voit ni ne peut reproduire ce qui  coule en ses veines, ni la palpitation de son sein, ni la chaleur qui envahit ses chairs, ni tous les mouvements imperceptibles des muscles de son corps, lorsqu´elle tourne ses pensées vers le berger Acis. Avec leur oeil unique, ils voient bien Galatée mais ne voient pas que l´amour de Polyphème la tue pendant que celui d´Acis la fait vivre.
   Il s´arrêta alors un court instant et reprit aussitôt :
 - Pour le voir, il leur faudrait "l´autre oeil", celui qu´ils ont laissé se perdre en ne lui demandant jamais de s´ouvrir et de regarder ce qui se trouve sous l´apparence immédiate   ... "L´autre oeil", Gian Lorenzo, celui qui voit les émotions cachées et profondes des âmes. Celui qui ne peut s´ouvrir qu´à l´observation constante, qu´à l´étude répétée, qu´à la reproduction appliquée, non pas des modèles vivants, mais des oeuvres de tous les Maîtres qui les ont précédés. Seul cet oeil-là peut corriger ce que voit l´autre, comprends-tu, Gian Lorenzo ? C´est celui-là qu´il faut ouvrir en premier.
   Je répondis en hochant la tête. Mëme si les noms de Galatée et Acis m´étaient alors inconnus, je comprenais ce qu´il me disait.
   Souvent lorsque je dessinais, je trouvais que je restituais parfaitement les lignes, les formes et les apparences que je voyais, mais pas ce qu´elles me faisaient ressentir, ni ce que je percevais en elles, lorsque je les observais attentivement.
 - Ne deviens pas comme eux, un Polyphème, à l´oeil unique. C´est maintenant qu´il te faut te forcer à ouvrir cette paupière qui couvre "l´autre oeil"."

Quelle belle leçon que celle que lui a donnée, à six mois de sa mort, ce vieil Annibale Carracci, maître sculpteur et ami de son père Pietro Bernini.




L´oeil et les sens du jeune Bernini ne sont encore que ceux d´un enfant de 11 ans.  Mais, ce que l´imagination romanesque et la plume classique de Loïc Aubry suggèrent, c´est que l´enfant prodige a déjà compris que pour dépasser Michel-Ange et se défaire de l´emprise de Raphaël, - et au souvenir des premières petites filles aimées ou observées -, il lui faudra "ouvrir l´autre oeil pour ne pas devenir Polyphème".
 



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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Romans
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BOL 28/09/2009 02:45


@Loïc Aubry : Bonjour.
J´ai terminé hier votre roman. J´ai besoin d´un peu de recul. Mais sachez dès à présent que pour mieux comprendre certaines choses, et notamment Apollon et Daphné,
j´ai relu juste après le Livre I des Métamorphoses d´Ovide.
À bientôt pour d´autres échanges.
B.-O. Lancelot


AUBRY Loïc 27/09/2009 19:47


Je viens de lire avec plaisir votre commentaire sur les premières pages de mon roman  "Les carnets secrets du Bernin", et je peux vous assurer que les conseils que j'ai mis dans la bouche
d'Annibale Carracci ne s'adressent  "visiblement" pas à vous, tant la pertinence de vos propos et le choix des extraits sélectionnés me signifient que votre "autre oeil' a parfaitement perçu
mes intentions. Quel plaisir d'être ainsi lu.
J'espère que la suite de ce roman ne vous décevra pas, et me tiens à votre disposition, si vous désirez éhanger quelques unes de vos "impressions avec moi.
Loïc AUBRY.




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