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31 mars 2009 2 31 /03 /mars /2009 10:18


Je me souviens
... de Boris Cyrulnik (L´Esprit du Temps, 2009, 85 pages, 9,5 €) est profondément émouvant. Cet opuscule de moins de 100 pages est très différent de ses ouvrages précédents. Il renvoie évidemment au Je me souviens de Georges Perec, mais plus encore au poignant W ou le souvenir d´enfance du même Perec dans lequel la partie purement autobiographique commence par cette phrase : "Je n´ai pas de souvenir d´enfance."

Le Je me souviens ... de Boris Cyrulnik est très oral. Il reprend en effet le récit qu´il a été amené à faire grâce à l´insistance de Philippe Brenot, psychiatre comme lui, mais aussi écrivain, directeur littéraire des Editions L´ Esprit du Temps et ... jazzman. Ce texte est donc, si l´on peut dire, la transposition d´une improvisation jouée à deux voix. Les mots-clefs sont ceux qu´un enfant a retenu toute sa vie sans vraiment savoir pourquoi et sans même savoir ce qu´ils signifiaient. Le plus lancinant est sans doute celui qui ouvre le premier chapitre : Pont Dora, Pondaurat ; - et tout ce qui lui est lié : des moutons qu´il fallait compter, l´âne qui voulait toujours mordre, l´eau tirée du puits, Adèle la bossue, dormir dans la paille ... La mémoire traumatique n´est pas la mémoire normale. Elle transforme, amplifie, minimise. Elle est faite de détails extrêmement précis autour desquels on recompose une histoire qui se veut cohérente ; on arrange ; on surinvestit ; - et en même temps, on occulte ce qui fait souffrir ; on scotomise : ce qu´on appelle le déni.

L´émouvant dans ce récit est que Boris Cyrulnik abandonne pour la première fois de sa vie sa carapace de psychiatre éthologue pour se pencher, sous les auspices de Philippe Brenot, sur son propre passé ; et chercher à comprendre comment les traumatismes les plus destructeurs de la petite enfance peuvent aussi éveiller en nous des stratégies de survie qui remontent sans doute à notre mémoire ancestrale. De manière plus personnelle et intime, il cherche à comprendre son refus fondamental, depuis qu´il est tout petit, de se laisser dicter ce que confusément il sentait être totalement contraire à son tempérament, à savoir :  écouter aveuglement les adultes qui lui intimaient d´obéir et de se soumettre. D´où, après son arrestation traumatique, son désir effrené de s´échapper et de vivre.

Admirable est le récit de son évasion, à la synagogue, où se mêle, à la beauté du jour, des souvenirs dérisoires ; - et que lui, enfant, a retenu pour toujours : des boîtes de lait Nestlé, une couverture, le Z d´un panneau de bois de toilettes dans lequel il s´est glissé jusqu´au plafond pour se recroqueviller et se faire oublier ; et puis, un peu plus tard, l´évasion proprement dite où le hasard et la chance ont joué : une infirmière qui n´en n´était pas une, une ambulance qui s´est avérée être une camionnette, une mourante gisant sur un matelas sous lequel il s´est glissé ; - et puis, un invraisemblable officier  allemand.

Mais le plus fascinant, à mes yeux, est un passage pudique où Boris Cyrulnik met en lumière l´attachement sécure que sa mère a certainement eu pour lui dans les premiers mois de sa vie ; - ce qui explique pourquoi et comment le tout petit Boris est devenu ce qu´il est aujourd´hui : un être chaleureux et attentif où l´humour, l´ironie et la dérision 
permettent à beaucoup d´épancher leur souffrance et d´entamer avec lui un retour salutaire sur soi.


[ Illustration : Boris Cyrulnik souriant ]

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Psychanalyse-Psychiatrie
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