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6 mars 2009 5 06 /03 /mars /2009 07:42


J´ai découvert Fernando Pessoa au milieu des années 1980. Peu importe comment et pourquoi. La lecture d´un billet du blog Mes chimères d´une Elsa nostalgique de Vienne m´a donné l´envie de me procurer à nouveau Le Livre de l´intranquillité. Autobiographie sans événements. (Christian Bourgois, 1999. Traduit du portugais par Françoise Laye). Je le lis par fragments, à petites doses, au hasard des pages négligemment ouvertes selon mon humeur chagrine et mon abscence d´envies qui m´assaillent depuis plusieurs semaines et que je n´arrive pas à dissiper, tel un brouillard opaque et persistant ; je le lis donc de-ci de-là comme on égrène sans faim une grappe de raisin ; - mais que l´on reprend peu après, tant le goût suscité vous invite à y revenir. J´espère, en toute modestie, ne pas dénaturer ainsi cette autobiographie sans événements qu´ Eduardo Lourenço appelle avec bonheur un "livre aux entrées multiples".

Pour ceux et celles qui voudraient se lancer à l´assaut de ce livre de "toute une vie sans plan véritable" (idem Eduardo Lourenço), voici donc un extrait du fragment 117 daté du 27 juillet 1930 :

La littérature toute entière est un effort pour rendre la vie bien réelle. Comme nous le savons tous, même comme quand nous agissons sans le savoir, la vie est absolument irréelle dans sa réalité directe : Les champs, les villes, les idées, sont des choses totalement fictives, nées de notre sensation complexe de nous-mêmes. Toutes nos impressions sont incommunicables, sauf si nous en faisons de la littérature. Les enfants sont de grands littérateurs, car ils parlent comme ils sentent, et non pas comme on doit sentir lorsqu´on sent d´après quelqu´un d´autre... J´ai entendu un enfant dire un jour, pour suggérer qu´il était sur le point de pleurer, non pas "J´ai envie de pleurer", comme l´eût dit un adulte, c´est-à-dire un imbécile, mais : "J´ai envie de larmes." Et cette phrase, totalement littéraire, au point qu´on la trouverait affectée chez un poète célébre (s´il s´en trouvait un pour l´écrire), se rapporte directement à la chaude présence des larmes jaillissant sous les paupières, conscientes de cette amertume liquide. "J´ai envie de larmes " ! Cet enfant, tout jeune encore, avait fort bien défini sa spirale. (1)
    Dire ! Savoir dire ! Savoir exister par la voix écrite et l´image mentale ! La vie ne vaut pas davantage : le reste, ce sont des hommes et des femmes, des amours supposées et des vérités factices, subterfuges de la digestion et de l´oubli, êtres s´agitant en tous sens - comme ces bestioles sous une pierre qu´on soulève - sous le vaste rocher abstrait du ciel bleu et dépourvu de sens.

(1) Pour comprendre comment définir par les mots une spirale, il convient de lire tout le fragment 117 (page  145).

                                                        
                                                               * * *
Liens possibles : a) Clown ; b) Premières leçons de norvégien ; c) Yves Bonnefoy.


[Illustration 1 : Fernando Pessoa; illustration 2 : Magritte La condition humaine I (1935)]

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Réflexions de retraité
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