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27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 12:32

Rien n´est plus difficile que de parler d´un livre simplement écrit et magnifique dans sa construction et ses mots. Les AnnéesAnnie Ernaux est en tous points admirable. ( Gallimard, 2008, 242 pages, 17 € ). Il est sans doute le plus beau, le plus parfait, le plus abouti de tous ses écrits qu´elle nous a laissés. Il est aussi le plus ambitieux : c´est un "livre total", à placer à côté d´oeuvres aussi accomplies qu´Une vie de Maupassant, que Je me souviens et La Vie mode d´emploi de Perec et aussi d´À la recherche du temps perdu de Proust

Dans ce livre dont la couverture ne précise pas le genre, il ne s´agit rien de moins que de retrouver de manière fragmentaire les traces qui sont autant les siennes que les nôtres; en s´efforçant de gommer son moi le plus intime, car elle sait pertinemment que sa personne est insignifiante au regard de l´Histoire.

Ce qu´elle veut sauver, ce sont certes des gestes, des attitudes et quelques expressions de ceux et celles qui ont partagé son univers quotidien, mais plus encore une certaine lumière présente lors des récits des dimanches d´enfance (Avant dernière page).

L´ouvrage s´ouvre sur une certitude : Toutes les images disparaîtront. Il se termine sur un mieux à peine audible : sauver quelque chose du temps qui ne sera jamais plus. Entre les deux, passe le temps que des photos ont figé, qu´elle nous décrit brièvement, mais qu´elle ne nous donne pas à voir : sépia et ovale d´abord, noir et blanc ensuite, cassette-video enfin, - après avoir été couleurs et film de famille. Elle ne dit pas "je", mais "elle" ou "nous" , - et plus encore "on". Et derrière ces pronoms indéfinis, impersonnels et collectifs, c´est tout le quotidien des gens de peu qu´elle restitue : gestes, attitudes, façon de marcher, mots patoisants et autres expressions qui disent la fatigue comme l´orgueil et la blessure : "On prendra bien le temps de mourir, allez ! Ou encore : "C´est pas parce qu´on est de la campagne qu´on est plus bête que d´autres.

Mais aussi , ce qu´elle restitue sans fards, c´est la situation des femmes et leur sexualité : les règles, les premiers rapports, la peur d´être enceinte ; -  et beaucoup plus tard, après avoir lu Simone de Beauvoir, le sentiment que l´infériorité de la femme ne disparaîtra jamais puisque le malheur sera toujours d´avoir un utérus. D´autant qu´avec l´apparition du sida et l´insulte que le préservatif sorti brusquement du sac pouvait être pour le partenaire, le jouir sans entraves et la liberté sexuelle étaient impraticables.

Reste les repas du dimanche, véritables arrêts sur image et rites immuables malgré l´évolution des menus, les manières de tables qui changent et les conversations qui évoquent de moins en moins la guerre et les privations. De petite fille qui devait se rasseoir pour le dessert, elle est devenue mère de deux enfants, femme divorcée qui cachait son amant, agrégée des Lettres, puis grand-mère elle-même, enserrant d´un bras un enfant et s´imaginant ainsi évoquer un tableau de transmission familiale. Revient alors aussi le sentiment de culpabilité enfin surmonté : celui qu´elle aurait pu trahir sa classe en passant l´agrégation.  

Reste enfin le dispositif pour dire ce temps retrouvé : le montage de choses vues ou entendues dans la rue, la queue des super-marchés, les wagons bondés du métro ou du RER, le parler des petites gens, les refrains retenus, les expressions populaires, les publicités, - et qui resplendissent du début à la fin en un fond sonore venant de l´enfance sauvegardée. Merveilleux retour en arrière que les pages non écrites de la fin nous invitent à compléter.

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Critique littéraire
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commentaires

Dominique 24/03/2009 11:06

j'ai beaucoup aimé ces "années" sans doute parce que c''est ma génération c'est un calque de ma mémoire, de mon univers C'est troublant et merveilleux pour moi un très grand livre, celui que j'aurais voulue être capable d'écrire

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