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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 14:19


"Dead beat escapement", dont la première mondiale a eu lieu le 17 octobre 2008 au nouvel Opéra d´Oslo, - qui a ouvert ses portes récemment , - a pour ambition de casser les codes : c´est un opéra sur la peine de mort sans orchestre et sans intrigue. Il n´y a femme ni duo, et encore moins l´accomplissement individuel d´un destin. Les condamnés n´ont pas de numéro, mais le rouge et le blanc qui les habillent ont comme une couleur d´uniforme : ils sont ce que les librettistes et la compositrice ont voulu qu´ils soient : les représentants d´une thèse. Ils n´ont pas d´individualité : ils récitent les dernières phrases que des milliers de condamnés à mort ont dites avant d´être exécutés, et que tout le monde aujourd´hui peut lire sur Internet. Un Etat aujourd´hui, qu´il soit démocratique ou non, peut-il encore être partisan de la peine de mort ?

La musique est de Cecilie Ore. Le livret est de Cecilie Ore et de Bibbi Moslet. La mise en scène est de Hilde Andersen et en partie du scénographe Øyvind Jørgensen. Ils ont tous beaucoup à nous dire. Mais le disent-ils avec l´émotion qu´il convient ? 

La tradition des plus grands opéras n´est cependant pas totalement absente : cet opéra a cinq actes, suivant ainsi la structure de la tragédie grecque la plus classique. Ils délimitent et rythment les diverses phases de la mise à mort des condamnés. Douze hommes ont été mis au ban de la société et condamnés à mort en toute justice ; ils contribuent à nourrir un débat important de société que d´autres opéras ont osé aborder, notamment Verdi et Wagner : l´Etat a-t-il le droit légitime et moral de supprimer ses membres jugés une fois pour toute irrécupérables ? Dit autrement et de manière plus directe : un pays moderne et civilisé peut-il encore sans honte avoir recours à la peine capitale ?

Le prologue de cet opéra de chambre est une comptine américaine que tout angliciste ne peut ignorer : Humpty Dumpty, désarticulé, gît au pied du mur. Jamais les chevaux du Roi, comme tous ses hommes à son service, ne pourront le recoller. Pied de nez à la mort, le jeu et le chant dans la socialisation sont présents dès la plus tendre enfance. L´enfant qui le chante est une fillette qui chante à pleins poumons pour ne pas dire à tue-tête.

Le premier acte débute sur une bataille rangée ; la violence, dans ses condamnés par la justice, est bien encore présente en eux. C´est bien la preuve qu´ils ont le diable au corps. Leur refus de mourir est premier.
Le deuxième acte revient sur leurs derniers désirs alimentaires, - ce qui met en évidence que la dernière autant que la première mémoire vient du corps, et plus encore, de la bouche qui suce, tête et mâche. 
Le troisième acte exprime le refus de mourir.
Le quatrième est le plus court. Pas un mot n´est prononcé. Il est le plus saisissant, le plus original, celui qui justifie ce pourquoi cet opéra a été écrit et composé : il n´est composé que de bruits venus du corps qui ingurgite nourritures et boissons avant de se prêter à la montée définitive sur la chaise électrique : aliments broyés d´hommes désireux de manger ce qu´ils ont commandé en toute liberté, déglutitions que la sono amplifie, lampées d´un trait, soupirs de satisfaction,  inspirations et expirations, - et battements de coeur plus ou moins longs ou rapides. J´aurai voulu personnellement que cet acte sonore soit encore plus diversifié : je ne crois pas avoir entendu de rots, de pets et encore moins de flatuosités causant des ballonnements. Sans être fastueux ni orgiaques les repas exigés sont plutôt copieux. Il me semble que les bruits d´estomac ne ne limitent pas aux seuls bruits d´injection ; ceux de déjection sont autant sinon plus importants : ils montrent simplement que la vie est en nous.

Le cinquième acte est pluriel. La fin approche. Le premier condamé est nerveux, le suivant est apaisé, le troisième est révolté ; un autre se veut autant que possible lucide et mesuré : "Vous appelez ça justice. J´appelle ça et votre société une bande de tueurs qui tuent de sang froid. Je le dis sans colère ni amertume. À cela s´ajoute une concession, me semble-t-il, à l´Occident chrétien : surgit un chant de Noël qui évoque l´espoir ; puis en latin, les dernières paroles à peine audibles du Christ sur la Croix.

L´épilogue se fait alors entendre, culturel à souhait : les derniers vers du poème Mort qu´a fait lire le grand prix Nobel de littérature 2005 Harold Pinter lors de sa remise du prix à Stockholm :

     Avez-vous lavé le cadavre ?

     Avez-vous fermé ses deux yeux ?
     
     Avez-vous enterré le corps ?
     L´avez-vous laissé à l´abandon ?
     Avez-vous embrassé le cadavre ?

L´opéra ne conclue pas. Mais si l´on connaît un peu Harold Pinter, on ne peut oublier les derniers mots de son discours : l´espoir réside dans ce qu´il convient de restaurer ce que nous risquons de perdre si nous ne sommes pas vigilent politiquement : notre dignité d´homme.

Les intentions de ceux et celles qui sont derrière cet opéra non conventionnel sont louables. Ils ont incontestablement réfléchi sur le rôle que doit remplir l´Etat pour sanctionner ses criminels que la Justice a condamné avec ou sans appel. Mais faut-il pour autant les éliminer irrémédiablement ? La question est posée. La réponse est-elle si simple ?

Reste que le jeu des acteurs et chanteurs laissent un sentiment de non-abouti. Ainsi que le gris de béton, de verre et d´acier du décor qui ne changent pas d´un acte à l´autre à l´exception de l´épilogue. Ce n´est pas la monotonie qui chagrine, mais plutôt l´absence de compassion : ces condamnés à mort sont des pantins de son, non des êtres de chair et de sang.
Il manque aussi autour d´eux des gardiens attentifs et omniprésents effectuant autre chose qu´une ronde sans fin. Le treizième personnage livide, muet  et rigide qui fait sa ronde d´un acte à l´autre ne suffit pas pour symboliser à lui seul l´Administration carcérale . Même dans le couloir de la mort, des portes s´ouvrent et se ferment, des bouches parlent, se taisent ou ordonnent. Ne pas les avoir mis sur scène est une faute impardonnable pour ne pas dire rédhibitoire. Aucun Etat, aussi avancé ou reculé soit-il, ne peut se passer de zélés serviteurs désireux de faire leur devoir en obéissant simplement.  

Reste les bruits venus du corps : quintes de toux étouffée, raclements de gorges retenus,  bégaiements de nervosité, halètements oppressés, battements arythmés du coeur, cris, hurlements, gémissements, étouffements, sanglots non-avoués.

Magnifique.

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Musique et Opéra
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