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4 juin 2008 3 04 /06 /juin /2008 12:34


De Georges-Arthur Goldschmidt, j´ai lu diverses traductions de l´allemand. Aucune ne m´avait laissé indifférent. C´est donc sans hésitation que je me suis procuré Un enfant aux cheveux gris, conversations avec Francois Dufay ( CNRS Editions, 2008, 121 pages, 15 € ). Il est possible, après cette lecture, que je fasse l´effort de lire l´écrivain, notamment son autobiographie, La Traversée des fleuves, Seuil, 1999.

Il admet être "une poule de luxe de la traduction" car, étant devenu fonctionnaire français, il "pouvait prendre son temps" ; il n´a donc traduit que les textes qui l´"atteignaient profondément" : du Nietzsche, du Kafka, du Georg Büchner, et plus de vingt Peter Handke. Plus, aussi, Un homme sans postéritéAdalbert Stifter, que le Suisse Philippe Jaccottet apprécie tant dans la version française.

Il ne parle pas en théoricien de la traduction. Il n´a aucune lecon à donner comme l´italien Umberto Eco. Il explique simplement sa sensibilité. Sa façon de traduire se veut littérale. Son credo est qu´un traducteur n´a pas à ajouter "son grain de sel", ne doit pas "ramener sa fraise". Il doit au contraire disparaître derrière le texte. La traduction doit être un acte "d´humilité totale". Il précise évidemment que la traduction ne doit pas sentir la traduction, mais il ajoute aussitôt avec pertinence que le texte traduit, surtout si c´est un grand texte, ne doit pas perdre de son étrangeté. Le Procès en français ne doit donc pas devenir un texte de "grande littérature française", mais rester en français un texte fondamentalement autre.

Il donne ensuite quelques exemples très concrets pris dans Lenz de Georg Büchner. Lenz est un poète menacé par la folie. Il aurait pu traduire : "Il entendit des voix, il vit des lumières, il se sentit plus léger..." Mais Büchner a écrit : "Pour lui, ça devint plus léger". Il aurait aussi pu écrire : "On était à table, il entra." Mais dans le texte de Bücher, il y a : "On était à table, lui entre."

Il précise ensuite, à propos de la langue de Freud qu´il connaît suffisamment bien pour lui avoir consacré deux ouvrages : "Ce n´est pas la littéralité des termes qui importe, mais la littéralité de ce qu´ils veulent dire."

C´est cependant à l´Autrichien Peter Handke qu´il doit d´être ce qu´il est devenu, car il est pour lui un écrivain capable "de rendre neuf ce qui semble usé. Il fait réapparaître ce qu´on voit, on change de regard. L´utile lui est étranger. Son écriture est celle de quelqu´un qui ne se sert pas du monde, mais y vit et le regarde, au sens fort du mot."

Il faut remercier Francois Dufay d´avoir su garder la simplicité profonde de leurs conversations.


Hölderlin définissait le poète "un enfant aux cheveux gris". Georges-Arthur Goldschmidt est un octogénaire resté enfant, en qui se conjuguent la littérature et la philosophie, la catholicité et la judéïté, la France et l´Allemagne. Ses parents et grands-parents étaient certes d´origine juive, mais ils étaient des convertis parfaitement intégrés dans la bonne société. De par les lois raciales, cependant, ils étaient considérés comme des "Volljude", des juifs de pleine race. Son père, pour le mettre à l´abri avec son frère aîné, l´a envoyé en France en 1938. Ce n´est qu´en France, en 1943 et à 15 ans qu´il a appris qu´il était juif. Mais du plus lointain qu´il se souvienne, c´est dans l´Allemagne nazie qu´il a éprouvé, au plus profond de lui-même, la peur, en découvrant qu´il était de trop et qu´il "souillait, en quelque sorte le paysage par sa seule présence." Si la directrice française d´un pensionnat catholique un peu sadique mais gaulliste et résistante de la première heure n´avait pas hésité à risquer sa vie pour son frère et pour lui, il serait aujourd´hui "abat-jour, fumée ou savon...".

Il est heureux que ce Français de "souche" allemande - pour traduire ainsi la fécondité sur la plan linguistique du préfixe " Ur " -  ait pu exister autrement que par sa naissance.

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Critique littéraire
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