Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 février 2008 1 04 /02 /février /2008 08:05
LettreAmonJuge.jpg
Lettre à mon juge
de Siménon n´est pas un Maigret; mais c´est bien un Siménon :
âpre, sans concessions, désespéré ( Livre de poche no 14276, 190 pages ). Publié en 1947, on y trouve tous les ingrédients d´un Siménon dans la force de l´âge : l´âme étouffante d´un décor de province où tout se sait; le tragique quotidien auquel personne n´échappe; des personnages médiocres et étrangers à toute transcendance; un style apparemment sans effets mais terriblement efficace pour planter un décor comme celui des rues de la ville de Caen baignées de pluie. Décor que l´on peut considérer comme emblématique de toute cette longue lettre d´explications d´un meurtrier qui revendique son crime à un juge né à Caen, parce qu´il a la certitude que ce juge, ayant donné des  réponses à certains coups de téléphone qu´il n´aurait pas dû recevoir à ce moment de la journée dans son cabinet, est un être capable comme lui d´aimer à en perdre la tête et de commettre par amour un meurtre que tout bien pensant ne pourrait que condamner : J´aime la pluie de votre ville. Je l´aime d´être fine, douce et silencieuse, je l´aime pour le halo qu´elle met sur le paysage, pour le mystère dont elle entoure, au crépuscule, les passants et surtout les passantes. C´est dans cette ville qu´à seize ans, Charles Alavoine, devenu plus tard respectable médecin de La Roche-sur-Yon, ville vendéenne sans histoire véritable car voulue par Napoléon et aux rues rectilignes, a connu pour la première fois peut-être la sensation de l´infini en passant toute une nuit dans les bras d´une femme qu´il ne connaissaît pas, qu´il ne rencontrera plus jamais, mais dont il se souviendra toute sa vie, parce que pour la première fois, il a eu faim d´une autre vie que la [s]ienne.

Il ne s´agit pas dans ce roman de trouver le coupable, de déjouer ses ruses ou au contraire, d´apprécier l´habileté d´un commissaire qui agit plus par instinct que par réfexion, mais de comprendre les motivations d´un homme qui a eu le courage d´aller jusqu´au bout : tuer par amour pour chasser ses fantômes et démasquer les démons d´une jeune femme dévoyée alors qu´elle n´était que pureté avant qu´elle ne se donne aux premiers venus. J´ai agi en pleine connaissance de cause, dit-il, j´ai agi avec préméditation.

Ce que retrace donc ce coupable dans son récit, c´est le pourquoi de son crime en remontant le fil de sa vie: l´enfance pauvre d´un homme devenu médecin généraliste par le désir d´une mère possessive qui a décidé de ses études pour lui. Un père alcoolique, engrosseur de filles de fermes qu´il dédommage en vendant ses terres, et qui meurt d´un accident en maniant son fusil alors qu´il était chasseur aguerri. Vouloir sous-entendre un suicide comme l´a fait un de ses avocats de renom choisis par sa seconde femme, c´est attenter à l´honorabilité de sa mère, épouse et femme exemplaire. Mëme si cela est vrai. Il y a en province des non-dits et des silences que personne ne doit rompre, simplement par souci de décence. 

Puis, sa vie de jeune médecin vivant avec sa mère et une première femme chétive que sa mère lui avait trouvée, - et qui mourra en couches lors de la naissance de sa seconde fille. Puis dix nouvelles années dans une nouvelle maison, aux côtés encore de sa mère et d´une seconde femme qu´il a sans doute aimé, mais qui l´étouffait et décidait de tout  comme autrefois sa mère. Puis enfin l´apparition de Martine, jeune femme dévoyée à l´enfance heureuse, et qu´íl rencontrera fortuitement un jour de pluie à Nantes, comme le jour où à Caen il avait rencontré son premier amour. C´est elle qu´il tuera, pour la sauver de ses démons, parce que, oui, c´est elle qui lui révèlera ses pulsions trop longtemps refreinées.

Il y a dans ce roman un arrière goût évident de solitude, d´autant plus poignant que le style de Siménon est sans emphase. Il ne vise qu´à refléter les données du réel, simplement, sans jamais les embellir; mais sans jamais, non plus, les noircir.

Partager cet article

Repost 0
Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Romans
commenter cet article

commentaires

Oenyx 29/05/2011 21:57



Bonjour! Je suis tombée sur votre site par le plus complet hasard, et donc sans la moindre intention de critique littéraire; mais ayant égalment lu ce livre, j'ai réellement apprécié de lire -
pour une fois - un commentaire qui n'en fasse pas l'apologie. Je l'ai lu l'année dernière, sur la foi du résumé (le sujet des "surdoués" est risqué, mais Patrick Cauvin a bien réussi à écrire un
livre magnifique, de mon point de vue, sur le sujet). Et... Le sujet des surdoués est effectivement risqué: comment faire parler, et agir, des "surdoués", c'est à dire prétendre les comprendre,
sans laisser entendre en filigranne qu'on est en mesure de la faire par son cas propre? L'auteur a trouvé pour cela un moyen intéressant: barder le livre d'expressions compliquées, comme celle
que vous avez relevée, pour donner l'impression de cette intelligence. C'est obscur, peu crédible et relativement pathétique. Aucun des clichés concernant les surdoués ne nous est épargné,
jusqu'à atteindre le pénible, toujours parsemés de ce vocabulaire abscons de "personne cultivée". D'une prétention rare, et énervant. Merci de m'avoir donné l'occasion d'exprimer mon avis par
votre article.


 



Marc 13/02/2008 23:19

Je suis en train de discuter avec mes profs américains sur ses questions présidentielles et le système d'élection particulier que les US ont mis en place. C'est très intéressant à chaque fois leur opinion mais malheureusement, à Boston, je n'ai qu'un son de cloche car la plupart sont des démocrates. Et j'aime la contradiction et la provocation...

Présentation

  • : Souvenirs et impressions littéraires
  • Souvenirs et impressions littéraires
  • : Souvenirs et impressions littéraires (d´un professeur retraité expatrié en Norvège)
  • Contact

Recherche