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7 janvier 2008 1 07 /01 /janvier /2008 08:14
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J´ai relu récemment d´un trait Victoria de Knut Hamsun, prix Nobel 1920.
 Ce qui resssort pour moi aujourd´hui de ce roman d´amour malheureux digne de Tristan et Yseut transposé dans une Norvège petite-bourgeoise bien pensante et piétiste, c´est d´abord l´humiliation du héros Johannes de se sentir rejeté pour être ce que sa naisssance a fait de lui : le fils d´un pauvre meunier malgré la force de son intelligence. C´est ensuite la sottise de la belle et hautaine Victoria qui ne sait ni lutter contre sa propre nature, ni outrepasser les interdits d´un père qui vise pour sa fille un homme qui lui permettra d´aménager sa demeure. L´amour que Johannes porte à la belle Victoria sera donc sans suite. Resteront les déchirements, les silences et les aveux avortés de cet amour impossible. Les conventions qu´ils se croiront obligés de suivre triompheront pour leur malheur réciproque, lui à cause de sa pauvreté de fils de meunier qu´il ne peut oublier, elle de par le rang que lui donnent les gens de la contrée qui appellent la demeure où elle est née "Le Château", située, comme il se doit, sur une hauteur bien en vue et aux fenêtres éclairées quand ils recoivent aux yeux de tous.

Si à vrai dire Victoria est toujours aussi lu plus de cent ans après sa parution en 1898, c´est que l´amour dans ce roman écrit par Hamsun pendant son voyage de noces ravit autant les âmes naïves que difficiles. L´orgueil que Johannes et Victoria se montrent tout au long du roman y est sans doute pour quelque chose. La sincérité et la délicatesse de maints passages aussi. Même traduite, la prose lyrique de Hamsun ne laisse jamais indifférent. 

Après quelques années d´absence pendant lesquelles Johannes s´instruit, se fortifie, devient "grand et fort" et voit "sa lèvre supérieure s´orner d´un fin duvet", il revient un été chez ses parents. Il rôde aussitôt vers "Le Château". Une guêpe lui pique la lèvre. -"Je ne reconnais plus les guêpes (...); autrefois, elles étaient mes amies." - Ses mots avaient une signification profonde qu´elle ne saisit pas; elle resta muette.

Victoria est le roman où deux êtres se déchirent de vouloir trop se mériter. La distance sociale qui les sépare et les conventions petites bourgeoises de la Norvège d´alors feront le reste. Chacun attendra de l´autre ce que l´orgueil empêchera. Les mots retenus et les silences seront plus dévastateurs que les aveux des yeux ou un baiser échangé un soir d´été.

L´orgueil indomptable est sans conteste au centre de l´imaginaire d´Hamsun. C´est lui déjà qui habitait le pauvre hère de La Faim, récit haletant au substrat largement autobiographique. Jamais le héros, tenaillé par le jeûne, ne consentira à s´abaisser : ses souffrances, tant psychologiques que physiologiques sont certes son tourment, mais il les cultive car il sent fort bien qu´elles lui donnent raison d´espérer, - être ce qu´il veut devenir : écrivain qui laisse un livre que lui seul se doit d´écrire et que personne d´autre que lui ne pouvait écrire.

L´orgueil de Johannes et de Victoria sont de même ordre. Rien ne les feront changer ou simplement dévier. Ils sont ce que leur nature et leur naissance ont fait d´eux : des êtres qui ne se renient pas. Cet orgueil vient de loin : de l´enfant humilié, brimé et vexé qu´a été Hamsun lui-même jusqu´à l´âge de 15 ans, faute de pouvoir - ne serait-ce que convoiter - ce que l´argent permet simplement d´acquérir. Cet orgueil restera l´un des leitmotiv de toute l´oeuvre de Hamsun, y compris dans ses engagements politiques en faveur du nazisme et de Hitler.

La Faim dérangeait car ce récit, en traitant uniquement "de la vie inconsciente de l´âme", balayait d´un trait les préoccupations réalistes et sociales des quatre grands contemporains qu´étaient alors Bjørnstjerne Bjørnson, Henrik Ibsen, Alexander Kielland et Jonas Lie,  - et dont la mission, assignée par le Danois Georg Brandes, était de "mettre les problèmes en discussion". Victoria, au contraire de La Faim, est un roman qui flatte et plaît, car il n´est pas seulement un roman d´amour malheureux dû aux barrières et conventions sociales ou à l´orgueil démesuré des deux protagonistes trop fiers d´eux-mêmes, mais avant tout un roman où l´amour est le sujet essentiel. Ecrit juste après son mariage avec Bergljot Bech et pendant son voyages de noces, Hamsun croit avoir trouvé l´apaisement auquel il aspirait de tous ses voeux : conjuguer amour vécu et amour rêvé. Il faudra rapidement déchanter, comme Johannes son héros devra lui aussi accepter que son amour pour Victoria est impossible car il demandait à la fois trop de lui et trop d´elle ; il y mettait trop d´orgueil humilié, et elle, Victoria, pas assez d´elle-même.

Jamais auparavant et jamais plus ensuite Hamsun ne peindra les élans de coeur avec autant de sincérité et de délicatesse. Si la souffrance et la désespérance sont finalement au rendez-vous, la fraîcheur des premiers émois iradient le texte. Roman certes d´amour où la souffrance d´être dédaignée transparaît à chaque ligne, Victoria est surtout le roman où l´amour, pour citer Hamsun lui-même, est la première parole que Dieu prononca dès qu´il commanda : "Que la lumière soit !" (...) Et l´amour, qui avait été à l´origine du monde, en fut aussi le maître. Mais ses chemins sont parsemés de fleurs et de sang. De fleurs et de sang...". Davantage en effet d´être épris l´un pour l´autre, Victoria comme Johannes aiment autant d´un amour qui torture et déchire que d´un amour qui unit. Ce qu´en effet l´un aime dans l´autre, ce n´est pas l´être de sensibilité et de sexe opposé, c´est l´enivrement effréné et désespéré de sentir confusément qu´ils ne s´atteindront jamais.

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Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Romans
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commentaires

BOL 15/12/2009 21:35


@Nicolas : il est certain que ce roman est bien mené et bien traduit, mais La Faim, Pan et L´éveil de la glèbe sont à mon avis très supérieurs


Nicolas 15/12/2009 13:18


Un excellent roman, très marquant, tant par sa dimension romanesque que par sa capacité à nous instruire sur l'histoire de ce pays. Le style est aussi bon. C'est tout à fait le type de livre que
l'on ne peut pas ne pas aimer.


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