Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 décembre 2007 3 26 /12 /décembre /2007 13:34

undefined
Il est des anniversaires qu´on célèbre à l´envi. Je doute fort qu´on célèbre celui de la mort de Courbet, survenu il y a tout juste 130 ans le 31 décembre 1877.


Un enterrement à Ornans a été exposé au salon de 1851. Il fait aussitôt scandale comme les Casseurs de pierres salué par Proudhon pour être la première oeuvre socialiste. L´année 1848, dite des révolutions, continuait de générer l´art du siècle. 

Un enterrement à Ornans est autant une rupture irrévocable de la peinture académique,  loin pourtant - tant s´en faut - d´être moribonde, que la célébration d´une vie sociale nouvelle où le liturgique est largement dépouillé de son aspect religieux.
 
Le tableau a pour titre un enterrement et non enterrement à Ornans. C´est dire l´importance de son titre comme sera plus tard l´Origine du monde de 1866. C´est dire aussi l´importance de sa singularité exempte de tout surnaturel. Le mort n´est qu´un parmi les autres du village d´Ornans, du département du Doubs en Franche Comté. C´est un enterrement en rase campagne, loin de toute église, dans un cimetière de la périphérie, choisi à la suite des efforts du gouvernement pour que les morts de la Nation soient enterrés dans des conditions plus hygiéniques que dans les anciens cimetières surpeuplés. On ne voit aucune croix, et le cimetière ne compte sans doute encore que quelques emplacements de terre fraîchement déplacée. 

La communauté villageoise, rassemblée pour la circonstance autour d´un trou béant au devant du tableau, forme grossièrement trois groupes. À gauche, le clergé entoure le cercueil que portent quatre dignitaires. Le prêtre récite les dernières prières que ni les bedeaux vêtus de rouge ni les enfants de choeur n´écoutent. Au centre, plusieurs notables, -  avec sans doute le maire. A droite, les femmes dont deux sanglotent dans leur mouchoir ; séparées des hommes, elles forment une sorte de choeur de tragédie grecque. Un peu à part, agenouillé respectueusement au premier plan, le fossoyeur suit des yeux le prêtre qui officie. Et vers la droite, outrageusement blanc, un chien tourne la tête comme pour indiquer que quelque chose d´autre se passe à l´extérieur du tableau.

La perspective chrétienne est presque totalement exclue : aucune église, aucun clocher ne vient rehausser l´horizon. Le ciel lui-même est bas. Seul un crucifix, brandi un peu comme  un étendard républicain, surmonte l´assemblée. Légèrement excentré, il n´est guère plus qu´un simple accessoire de liturgie sans grande signification. Ce n´est en tout cas pas lui qui rassemble, mais bien la fosse fraîchement creusée, même si les visages sont pour la plupart tournés dans plusieurs directions, accentuant ainsi l´absence d´une quelconque ordonnance ou de la moindre ferveur religieuse. Ils se sont pourtant rassemblés pour accompagner l´un des leurs à sa dernière demeure en un dernier adieu.

Le peintre a réuni tous ces villageois indisciplinés sous un pourtour de falaises dont l´ocre crayeux se mêle au jaune un peu sale du ciel, ouvrant ainsi un horizon pourtant bas et fermé, parallèle au premier plan des personnages alignés autour du trou béant de la fosse fraîchement creusée.

Il est difficile d´évoquer avec ce tableau les bleus éthérés des ciels du paradis céleste qui ont recueilli durant des siècles les âmes chrétiennes. Ces villageois d´Ornans aux visages tournés dans tous les sens et aux vêtements disgracieux rehaussés de blancs criards forment pourtant bien un rassemblement cohérent. Ils honorent l´un des leurs devant la mort. La cohérence qui s´en dégage n´est rien moins qu´une cohésion sociale dans laquelle le religieux n´a guère sa place même si le liturgique a encore sa fonction.

C´est là toute la force et la grandeur du peintre Gustave Courbet : avoir su donner à des villageois balourds le sens de la dignité un jour d´enterrement à Ornans.
  

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Bernard Olivier Lancelot - dans Réflexions de retraité
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Souvenirs et impressions littéraires
  • Souvenirs et impressions littéraires
  • : Souvenirs et impressions littéraires (d´un professeur retraité expatrié en Norvège)
  • Contact

Recherche